JOURNAL DE LA COP28 – Bertrand Piccard : "La question revient sans cesse : qui va payer ?"

Publié le 11 décembre 2023 à 12h56

Source : JT 20h WE

Depuis Dubaï, l'explorateur Bertrand Piccard raconte les coulisses de la conférence sur le climat.
Dans ce cinquième épisode, le fondateur de Solar Impulse raconte la façon dont Sultan Al-Jaber organisé les débats dans la dernière ligne droite.
Il partage aussi le dilemme des pays pétroliers, pris entre le court terme et le long terme.

La COP28 va-t-elle finir ce mardi 12 décembre comme prévu ? À la veille de l'échéance, c'est toujours l'objectif de Sultan Al-Jaber, qui la préside. Du côté des négociateurs, les avis sont partagés, entre les difficultés à se mettre d'accord sur une formulation autour des énergies fossiles et la pression pour boucler les débats à temps. Pour le Suisse Bertrand Piccard, qui raconte les débats pour TF1 Info, un accord est à portée de bras.

Le fondateur de Solar Impulse, qui a labellisé plus de 1000 solutions pour la transition écologique à la tête de sa fondation, partage les coulisses des derniers jours. 

Le moment fort de la journée

"J'ai assisté à un 'majlis' organisé par Sultan al-Jaber : c'est une tradition arabe de réunir tous les membres d'une communauté autour du chef dans un cercle où il n'y a pas de hiérarchie. Chacun peut exprimer librement ce qu'il a envie d'exprimer. Il l'a organisé avec tous les chefs des négociations et les ministres présents à Dubaï en leur demandant de s'exprimer avec le cœur, de dire des choses que l'on n'entend pas habituellement. 

J'ai été marqué par la Colombie, dont la ministre a raconté la façon dont décision d'avoir renoncé à toute exploration de nouveaux champs de pétrole avait conduit le pays à voir sa note rétrogradée par les agences de notation, comme Moody's. Une note rétrogradée, ce sont des taux d'intérêt plus élevés pour les emprunts, une dévaluation de la monnaie, etc. C'est donc une décision courageuse prise par la Colombie qui espère compenser le manque d'exportations pétrolières par la qualité du tourisme. La ministre a expliqué que ces décisions n'étaient pas faciles, et qu'ils avaient besoin d'aide.

J'ai aussi entendu le ministre irakien de l'Environnement raconter que dans son pays, il y avait 4 millions de citoyens déplacés à cause de Daech, et une économie qui dépend entièrement du pétrole. Pour l'Irak, il est donc hors de question signer un texte dans lequel est inscrite la réduction ou l'abandon du pétrole.

À la fin du 'majlis', al-Jaber s'est levé au milieu du cercle et a demandé aux participants d'avoir du courage, de penser à l'intérêt général plutôt qu'à l'intérêt individuel. C'était un moment très fort."

La rencontre marquante

"J'ai longuement échangé avec l'envoyé irakien pour le climat. Les pays du Golfe sont totalement conscients des problèmes dus au changement climatique : dans certaines régions, ils subissent des pics de température qui les rendent invivables. Ils savent qu'il y a un problème mais ils vivent dans un monde dans lequel règne le court terme. À court terme, leur intérêt immédiat est de continuer à produire du pétrole. A long terme, ils ont intérêt à arrêter. 

Comment placer le curseur ? Comment arbitrer ? Les pays du Golfe misent tout sur la capture du CO2 et veulent inscrire dans la déclaration finale non pas l'arrêt du pétrole, mais la fin des émissions de CO2. Ils espèrent continuer à produire du pétrole, tout en captant les émissions. Ils veulent aussi s'engager sur la fin du torchage d'ici à 2028 : il s'agit du gaz perdu quand on extrait des énergies fossiles. Ils proposent de récupérer ce gaz et de le donner gratuitement aux entreprises qui viendraient s'installer chez eux. Ils veulent aussi produire de l'hydrogène. Tous ces éléments sont intéressants, car ils montrent la façon dont les pays producteurs de pétrole essaient de penser l'avenir."

Le sujet qui fait débat

"Le sujet qui fait débat, ce sont les enjeux financiers liés au climat, et cette question qui revient sans cesse : qui va payer pour les efforts ? Les pays du sud utilisent beaucoup les aspects climatiques pour revendiquer des aides, un accès à la richesse et à la dignité. Le climat est parfois un peu pris en otage de la revendication justifiée des pays les plus pauvres qui se sentent abandonnés.

C'est un sujet qui revient dans toutes les COP. Car si la majorité des domaines dans lesquels nous pouvons agir pour le climat sont désormais économiquement rentables, les pays du Sud veulent savoir qui va payer l'investissement initial. Déployer des énergies renouvelables dans les pays du Sud est la seule manière de les aider à se développer."

L'anecdote qui en dit long

"Il y a eu une manifestation samedi à la COP. Les manifestations sont interdites dans les Émirats mais le territoire de la COP est un territoire international de l'ONU. Lors de cette manifestation, toute la colère du monde s'est exprimée : la lutte contre le changement climatique, pour la justice climatique, contre la pauvreté et les inégalités, mais aussi pour les Palestiniens de Gaza. C'était très poignant.

La colère monte, dans le monde, et l'Occident la sous-estime. Elle est alimentée par les injustices et les inégalités. L'Occident persiste à ignorer qu'une partie du monde le déteste. Nous persistons à croire que nous sommes les rois du monde, sans jamais répondre à ce sentiment d'injustice. Nous sommes un ilot de moralité qui va être submergé par tous ceux qui nous détestent, qui sont en colère, à cause de la pollution, des inégalités et des injustices que nous avons créées."


Marianne ENAULT

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