JOURNAL DE LA COP28 – Bertrand Piccard : "Il y a beaucoup d'entreprises pétrolières à Dubaï, mais au moins, le sujet est sur la table"

Publié le 5 décembre 2023 à 17h46

Source : TF1 Info

Depuis Dubaï, l'explorateur Bertrand Piccard raconte les coulisses de la conférence sur le climat.
Dans ce troisième épisode, le Suisse revient sur la présence des compagnies pétrolières dans ces négociations.
Le fondateur de Solar Impulse raconte aussi ses échanges avec l'Américain John Kerry, l'envoyé spécial de Joe Biden à Dubaï.

À une semaine de la fin programmée de la COP28 à Dubaï, toutes les options sont encore sur la table concernant le sort fait aux énergies fossiles : une "sortie ordonnée et juste" ; "accélérer les efforts en vue d'une sortie des énergies fossiles sans dispositif de capture des émissions et de rapidement réduire leur usage pour atteindre la neutralité carbone dans les systèmes énergétiques d'ici ou autour du milieu du siècle" ; ou… rien du tout : aucune référence aux énergies fossiles dans l'accord final. 

Pour TF1info, l'explorateur suisse Bertrand Piccard, qui a labellisé plus de 1000 solutions pour la transition écologique à la tête de sa fondation Solar Impulse, raconte les coulisses des négociations.

Le moment fort

"J'ai eu une discussion intéressante avec John Kerry, l'envoyé de Joe Biden pour cette COP. Je lui remets le nouveau narratif que nous venons de publier, avec la Fondation Solar Impulse, et qui parle des termes à employer pour parler de la transition écologique. 

Il le regarde, il le feuillette et commente : 'C'est très utile, il faut que je le lise de manière très attentive pour éviter de dire des bêtises lors de mon prochain discours.' En anglais : 'I will read it carefully to avoid fucking up my next speech.' John Kerry doit faire toute une série de discours, donc nous allons le surveiller attentivement !"

La rencontre marquante

J'ai rencontré le ministre de l'Énergie de la Jamaïque, qui m'explique que dans son pays, l'électricité, produite localement avec des énergies fossiles importées, est vendue 42 centimes d'euros le kWh. Les prix sont très volatils et ils subissent de plein fouet les chocs extérieurs. Il ajoute : 'Quand on sait qu'on paie 42 centimes d'euros le kWh, vous comprenez pourquoi on est un pays pauvre.' C'est très intéressant, car toujours en Jamaïque, ils commencent à développer les énergies renouvelables : le kWh est vendu 11 centimes avec le vent, 7 centimes avec le solaire. 

Quand je lui demande pourquoi le développement des renouvelables ne va pas plus vite, il m'explique que les vieilles licences accordées à des producteurs d'électricité les bloquent. Ils sont aujourd'hui obligés d'acheter ces licences, en indemnisant les producteurs qui polluent. Cette histoire raconte tout : le vieux monde qui pollue et qui est cher, le nouveau monde qui est beaucoup plus propre et plus rentable, mais aussi les problèmes administratifs qui empêchent un pays d'évoluer et de sortir de la pauvreté. Aujourd'hui, beaucoup de pays sont dans cette situation : ils attendent que les licences données à des entreprises fossiles arrivent à terme, mais ça prend du temps. En attendant, ils paient une électricité fossile plus chère. 

Cette histoire vient aussi contredire une idée reçue : les gens pensent encore que les énergies renouvelables sont chères. Ce n'est pas vrai. Aujourd'hui, les Chinois produisent des quantités de cellules solaires qui dépassent les capacités d'installation dans le monde, et les prix s'écroulent. Mais quand le solaire coûte 7 centimes le kWh en Jamaïque, il ne coute que 1,5 centime au Portugal et même 1 centime en Arabie saoudite."

Le sujet qui fait débat

Le sujet qui fait débat, c'est bien sûr la présence des entreprises pétrolières à la COP28. Jusqu'à maintenant, c'étaient surtout les pays producteurs de pétrole qui étaient représentés lors des COP. À Dubaï, il y a beaucoup de représentants d'entreprises pétrolières. 

Ça fait forcément hurler beaucoup de monde, mais au moins, les choses sont sur la table. Il faut aussi regarder les résultats : 50 entreprises pétrolières ont signé une charte à Dubaï pour décarboner leurs opérations d'ici à 2050. C'est vrai que ce n'est pas très ambitieux, pas très rapide, mais c'est quand même le plus grand nombre de compagnies pétrolières nationales qui s'engagent dans une initiative de décarbonation. C'est déjà ça."

L'anecdote qui en dit long

"Le Premier ministre indien Modi pousse une initiative intéressante dans son pays : la mise en circulation de 50.000 bus électriques en 2030, en incluant toute l'infrastructure de maintenance, de recharge et d'énergie. Ce qui est très intéressant, c'est qu'ils ne vendent pas les bus, ils vendent les kilomètres. C'est un système dans lequel celui qui utilise le bus n'a pas besoin de débourser le prix du bus. Il ne paie que les kilomètres qu'il utilise. 

C'est formidable, car les villes n'ont pas toutes les moyens d'investir dans une flotte de bus électriques. Dans ce système, elles paient par kilomètre, et le kilomètre est 25% moins cher que pour un bus diesel. Cela montre que ce dont on a besoin, ce n'est pas que l'innovation technique, mais aussi de l'innovation dans les business model. Ce qui va percer le plus dans la transition écologique, c'est la vente de l'usage au lieu de la vente de la propriété. 

C'est par exemple l'entreprise qui vient installer une pompe à chaleur chez vous, mais la pompe reste la propriété de l'entreprise, qui va simplement vendre la chaleur au client : ça résout le problème de l'investissement préalable, qui est souvent un frein à ce type d'installation. On vend l'utilisation au lieu de vendre la propriété. Et le fait que le Premier ministre indien pousse un tel programme est un signal qui montre dans quelle direction l'économie et l'industrie se dirige. C'est très encourageant."


Marianne ENAULT

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