Un influenceur américain dénonce les attaques subies par l'élevage, pointé du doigt pour ses rejets de gaz à effet de serre.
Il explique que les bovins font partie intégrante d'un cycle naturel et n'émettent pas de "nouveau carbone".
Un raisonnement que les experts de l'Inrae appellent à nuancer.

"Les vaches ne créent pas de nouveau carbone." Elles sont au cœur d'un vaste "cycle naturel". Dans une vidéo relayée sur les réseaux sociaux, un anglophone défend l'élevage et entend lutter contre les discours qui dénoncent son impact sur l'environnement. Traduite en français, cette séquence met en avant plusieurs arguments : tout d'abord, il souligne que la part des émissions de gaz à effet de serre lié à l'élevage est réduite par rapport à celles des transports ou de la production d'énergie.

Autre argument soulevé, le fait que les bovins n'émettraient pas de nouveau carbone dans l'atmosphère. Celui-ci se trouve, dit-il, capté à l'origine par les plantes, avant que les vaches ne s'alimentent puis le rejettent. Un mouvement cyclique et millénaire qui serait donc instrumentalisé. L'intéressé défend ainsi la consommation de viande rouge, injustement vilipendée à ses yeux.

Paul Saladino, un "carnivore" revendiqué

Qui est l'homme à l'origine de cette vidéo ? De rapides recherches nous permettent de l'identifier et de remonter jusqu'à son compte TikTok, où il compte près de 500.000 abonnés. Il s'agit d'un Américain nommé Paul Saladino, qui se présente comme "docteur en médecine", youtubeur et auteur. Il a, durant des années, défendu à travers ses ouvrages et ses vidéos, les bienfaits de la viande et d'une alimentation carnée pour la santé, n'hésitant pas à se décrire comme un "carnivore". 

La vidéo qui a été traduite puis relayée ces derniers jours a été postée à l'origine en novembre dernier sur TikTok, où elle a été consultée environ 600.000 fois. En description, il explique vouloir lutter contre les "mensonges" au sujet des vaches et de la viande rouge, en mettant en avant "la science et les faits".

Un argumentaire basé sur un fond de vérité

Pour analyser cette vidéo, TF1info a fait appel à la directrice scientifique adjointe agriculture de l'Inrae, Claire Rogel-Gaillard, ainsi qu'à Jean-Louis Peyraud, son prédécesseur à ce poste. Ce dernier note en préambule qu'il n'est pas faux de parler d'un cycle du carbone. "Rien ne se perd, rien ne se crée, en cela ce monsieur a raison". À ceci près que "l'atome de carbone peut être sous forme de CO2, mais aussi sous d'autres formes comme le méthane". Le ruminant, c'est exact, "mange du carbone, présent dans l'atmosphère puis stocké temporairement par les plantes et leur racines". Mais les herbivores ont l'aptitude unique "de transformer la cellulose, ce qui les fait émettre du méthane. Et c'est là que ça se complique : le méthane est un gaz à effet de serre, avec une valeur de pouvoir réchauffant de 28 fois celui du CO2 à l'échelle de 100 ans."

Les spécialistes de l'Inrae jugent que "le discours de cet homme est exagéré". En effet, le méthane produit par les ruminants (et rejeté notamment via leurs rots) "a un impact en matière de réchauffement climatique". Et ce même s'il s'agit d'un gaz dont la durée de vie dans l'atmosphère est relativement courte, de l'ordre de 12 ans (avant qu'il ne se transforme progressivement en CO2). Après 12 ans, il reste la moitié du méthane émis à un instant T, un quart au bout de 24 ans, etc.

Il n'est pas étonnant que le youtubeur Paul Saladino soit américain. Son discours reflète l'influence très nette d'un "mouvement de pensée qui a démarré outre-Atlantique, où l'on cherche à sauvegarder l'élevage laitier". La vidéo rappelle le travail "d'un chercheur qui a beaucoup planché sur ces questions et que l'on a vu communiquer massivement autour de cette idée, selon laquelle le méthane ne fait rien puisqu'il s'agit d'un cycle naturel. Mais dans son esprit, il s'agit de défendre les troupeaux de 10.000, voire 40.000 vaches !"

Nier ou minorer l'impact de l'élevage des bovins sur le réchauffement climatique demeure problématique, car l'impact est bien réel. Cela n'empêche toutefois pas de souligner que les vaches, moutons et autres chèvres ont aussi un impact positif sur l'environnement et sur le stockage de carbone. Quand les ruminants sont élevés et vivent sur de l'herbe, ils "contribuent aux puits de carbone avec le stockage dans le sol des prairies". Sans ces animaux, "il n’y a plus de prairie", tranchent les experts, et l'on verrait se multiplier des friches, sans les mêmes capacités de stockage de carbone. Dans le même temps, il importe aussi de garder à l'esprit que "50 à 60% des espèces végétales européennes sont des espèces prairiales", ce qui fait des prairies des éléments centraux dans la défense de la biodiversité.

Claire Rogel-Gaillard et Jean-Louis Peyraud appellent à la nuance lorsque l'on parle de l'impact environnemental de l'agriculture et sur celui de l'élevage en particulier. Tous deux s'accordent sur le fait que pour atteindre les objectifs de neutralité carbone en 2050, "il sera nécessaire de réduire la taille des cheptels", un mouvement par ailleurs déjà engagé depuis plusieurs décennies avec une réduction de près de 4 millions de têtes par rapport à la fin des années 1960. Mais si une baisse doit se poursuivre et leur semble inexorable à l'avenir, tout l'enjeu sera de trouver "le bon équilibre" afin d'allier souveraineté alimentaire et durabilité des systèmes agricoles. 

Bientôt des bovins 2.0 qui émettent moins de méthane ?

Dans sa vidéo, l'influenceur américain appelle à cesser les attaques contre l'élevage, pour se focaliser davantage sur le secteur des transports ou de l'énergie en matière d'émissions. Il a raison en expliquant que des secteurs émettent plus de gaz à effet de serre, mais cet argumentaire à ses limites aux yeux des responsables de l'Inrae. "12% des émissions en France sont liés à l'élevage", rappellent-ils, "mais en Nouvelle-Zélande, ce sera plus élevé, au moins 50% car ce pays compte peu d’industrie. Et que ce soit 12, 50 ou 20%, la question ne se pose pas, il faut réduire", estiment-ils. "On ne peut pas faire comme si c’était négligeable, les chiffres restent importants." Notons d'ailleurs que si les cheptels tendent à diminuer en France, le nombre de ruminants est en augmentation à travers le monde, ce qui nécessite de réfléchir à la question en dehors du cadre hexagonal.

À l'avenir, les émissions de méthane liées à l'élevage pourraient baisser sous l'effet de deux mouvements. La réduction du nombre de ruminants, tout d'abord, mais aussi (à volume de cheptel égal) par une série d'innovations et d'optimisations. "La recherche planche sur l’atténuation et la réduction des rejets de méthane par les bovins", explique Claire Rogel-Gaillard. Des "stratégies nutritionnelles sont par exemple à l'étude, avec l'utilisation de graines de lin, d'algues rouges ou d'additifs alimentaires", susceptibles de réduire les émissions de méthane des animaux. Mais dans le même temps, une piste complémentaire est celle de la "sélection génétique : quand on étudie des troupeaux, il y a des bovins qui apparaissent comme de forts émetteurs de méthane et d’autres qui le sont moins". Via la génétique, un progrès de 10% en 10 ans est escompté. Aux scientifiques et éleveurs, à l'avenir, de parvenir à privilégier les animaux et systèmes d'élevage dont l'empreinte carbone sera la plus réduite.

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Thomas DESZPOT

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