Pesticides : comment la France va atteindre ses objectifs et pourquoi cela pose problème

Publié le 21 février 2024 à 16h02, mis à jour le 21 février 2024 à 16h10

Source : JT 20h Semaine

Gabriel Attal a annoncé mercredi un changement d'indicateur pour mesurer l'utilisation des pesticides dans les champs.
Selon le gouvernement, l'objectif de baisser de 50% le recours aux produits chimiques d'ici à 2030 est maintenu.
Mais le nouvel indicateur utilisé va grandement faciliter cette baisse, sans forcément changer les pratiques.

"Ce n'est plus EcoPhyto, mais éco-pipeau." Le bon mot émane de François Veillerette. Le porte-parole de l'association Générations futures rit jaune après la conférence de presse de Gabriel Attal mercredi matin sur l'agriculture. Car le Premier ministre a confirmé ce que les défenseurs de l'environnement redoutaient : un changement d'indicateur pour mesurer l'utilisation des pesticides dans les champs. La France va laisser tomber le Nodu pour adopter le HRI-1, l'indicateur de risque harmonisé développé par l'Union européenne. "Il faut plutôt prendre un indicateur européen utilisé par nos voisins plutôt qu'un indicateur franco-français", a justifié le Premier ministre.

Pour défendre ce choix, le gouvernement a deux arguments : d'abord, un indicateur commun permettra de faire des comparaisons européennes, ensuite le HRI-1 est présenté comme prenant davantage en compte la notion de risque pour la santé quand le Nodu (nombre doses unité) rapportait les quantités utilisées.

Une "fausse réduction" et "une évaluation trompeuse des risques"

Mais ces arguments sont déconstruits par les opposants à ce changement : d'abord, la France utilisait déjà le HRI-1 pour transmettre ses données à l'Union européenne, donc la comparaison était déjà possible. Ensuite, selon Générations futures, cet indicateur entraîne "une fausse réduction" et "une évaluation trompeuse des risques".

Pourquoi ? Concrètement, cet indicateur classe les produits chimiques en quatre catégories et leur confère des coefficients correspondant à leur niveau de risque : un produit dont l'usage comporte un faible risque possède un coefficient 1 et un produit non autorisé se voit attribuer un coefficient 64, par exemple. 

"Le problème, c'est que ce système est rétroactif, explique François Veillerette. Imaginons qu'un produit soit interdit par l'Union européenne, et remplacé par d'autres phytosanitaires. On va donc revoir les données des dernières années en multipliant les quantités utilisées par un coefficient 64. Et comme il n'est plus utilisé, on va mécaniquement arriver à une forte baisse alors qu'on n'aura pas changé nos pratiques et qu'on utilisera toujours autant de pesticide." Un "tour de passe-passe", disent en chœur les associations.

Déjà une baisse de 32% grâce à l'indicateur européen

C'est d'ailleurs celui-ci qui permet à la France de maintenir son objectif de diminuer de moitié l'usage des pesticides d'ici à 2030 par rapport à la période 2015-2017 : ce qui n'était pas possible avec le Nodu devient soudainement possible avec le HRI-1.

Ainsi, quand le Nodu évalue à +3% l'usage des pesticides entre 2011 et 2021 en France, le HRI-1, lui, sur la même période, estime qu'il a diminué de 32%. Générations futures publie d'ailleurs ce graphique très parlant.

A gauche, la baisse grâce au HRI-1. A droite, la hausse avec le Nodu.
A gauche, la baisse grâce au HRI-1. A droite, la hausse avec le Nodu. - Générations futures

"Et comme de nombreuses substances, 70 environ, vont être interdites dans les années qui viennent en Europe, toutes se verront rétroactivement affublées de ce coefficient 64 et d'ici à deux ans, le gouvernement nous dira qu'on a atteint la baisse de 50% des produits phytosanitaires sans avoir changé nos pratiques agricoles", décrit le porte-parole de l'association.

Deuxième critique : une "mauvaise évaluation des risques". Là aussi, Générations futures a étudié des exemples très concrets et démontre, dans cette vidéo, que dans ce système, l'usage de levure chimique pour traiter les pommiers est davantage pénalisé que celui du difenoconazole, un fongicide pourtant bien plus dangereux.

Comment est-ce possible ? En raison de la différence de quantité utilisée : on utilise beaucoup plus de levure chimique que de fongicide, et donc, même en multipliant ce dernier par son coefficient de risque (16), le difenoconazole reste mieux classé que la levure, désormais considérée comme ayant un risque associé huit fois plus élevé.

Clairement, la France n'a plus d'objectif de réduction des pesticides.
François Veillerette, porte-parole de Générations futures

"C'est une vraie régression pour l'environnement, regrette François Veillerette. Et c'est surtout une tromperie. Clairement, la France n'a plus d'objectif de réduction des pesticides. C'est comme si vous retiriez le compteur de votre voiture et que vous pensiez que cela va vous éviter de faire des excès de vitesse."

Et ce n'est pas le seul regret des associations : le gouvernement a aussi écarté l'idée d'un registre numérique obligatoire pour que les agriculteurs renseignent leur utilisation de pesticide. Et va attaquer des décisions de justice sur les zones où il est interdit d'épandre des produits chimiques. Le nouveau plan EcoPhyto sera lui présenté pendant le Salon de l'agriculture.


Marianne ENAULT

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