Interview

Sécheresse en France : "On a entre trois et cinq ans pour agir"

Propos recueillis par Samuel AZEMARD
Publié le 2 mai 2022 à 18h50, mis à jour le 4 mai 2022 à 9h28

Source : JT 20h WE

Les mois de janvier à avril 2022 ont été plus secs que la normale.
En France, 63% des nappes phréatiques sont déficitaires.
Entre les conséquences du réchauffement climatique et l'inaction de l'homme, l'hydrologue Emma Haziza nous alerte sur la situation.

Les sécheresses en France sont de plus en plus fréquentes. En 2022, chaque mois depuis janvier a été plus sec que la normale. Le mois d'avril enregistre un déficit pluviométrique à 20% en moyenne, certains départements ayant même atteint un déficit allant jusqu'à 70%. Depuis le 28 avril, ce sont 11 départements qui ont mis en place des arrêtés restreignant certains usages de l'eau, un chiffre qui tend à augmenter. Les tendances saisonnières 2022 données par Météo-France, annoncent des probabilités importantes que l'on ait trois mois (juin, juillet, août) plus chauds et plus secs qu'à la normale.  Une situation préoccupante, même si cela ne reste que des probabilités.

Quels sont les facteurs d'un déficit pluviométrique ?

Emma Haziza : Ce déficit s'explique premièrement par un manque de pluie dans une période très importante qui est le mois de janvier-février, car ces mois permettent ce que l'on appelle "la recharge des nappes phréatiques". À cette période, les pluies qui rentrent dans les terres, vont être efficaces, elles vont permettre de recharger ces milieux souterrains. Là, cette année, nous n'avons quasiment pas eu de pluies sur toute la métropole. Donc, on démarre le printemps, voire l'été, dans cette situation de déficit qui s'est accentué cet hiver. 

Les conséquences de la sécheresse sur le pays

Pourquoi les nappes phréatiques ne se rechargent pas comme il se doit, quelles sont les raisons de ce dérèglement ? 

Nous avons deux facteurs qui se conjuguent. Le premier, c'est la manière avec laquelle nous avons urbanisé nos terres, la manière dont nous les avons utilisées, notamment sur le plan agricole. Par conséquent, nous avons des terres qui ne conservent pas l'eau. Les déficits pluviométriques ne font que révéler, davantage encore, la façon dont on a traité le territoire durant les précédentes décennies. En fait, le réchauffement climatique et l'augmentation des températures viennent exacerber la fragilité du milieu. On a, par exemple, laissé des plaines entières avec de la monoculture rendant ainsi les terres très fragiles.  

Comment ce phénomène de sécheresse peut-il impacter concrètement notre vie quotidienne

Il existe trois types de risques liés à une sécheresse. Le premier, c'est le risque alimentaire. S'il n'y a pas d'eau dans les sols, on observera un déclin très rapide des rendements agricoles.  Sans rendement, l'assiette est moins remplie. En France, notre agriculture sert plutôt à alimenter les bovins. C'est une réaction en chaîne qui s'ensuit. 

Ensuite, la plupart des formes d'énergies s'appuient sur l'eau, par exemple, les barrages hydroélectriques, le pétrole ou encore le charbon. S'il n'y a plus d'eau, on ne peut plus faire appel à ces réserves et on doit alors importer. 

Il reste encore très peu de temps pour agir

Est-il encore temps de faire quelque chose pour endiguer cette catastrophe ? 

On peut encore éviter ces risques. On a entre trois et cinq ans pour agir. Ce qu'il faut prioritairement, c'est remettre de la matière organique dans les sols, valoriser les terres, faire en sorte qu'il y ait le moins de pesticides possibles... D'où l'importance de la présence des arbres et des végétaux parce qu'ils maintiennent les sols et le taux d'humidité. On doit commencer à penser à longue échelle. Il faut arrêter de financer des millions qui feront plaisir qu'à quelques-uns pour une durée de cinq ans et qui ne feront qu'empirer la situation. 

Cela fait maintenant quelques années que vous alertez sur ce type de phénomène, n'avez-vous pas l'impression de ne pas être écoutée et entendue par nos gouvernants ? 

Je trouve que depuis les premières sécheresses que j'ai couvertes sur le plan médiatique en 2017, il y a une prise de conscience sur la question de l'eau. Mais c'est un effet des Trente Glorieuses qu'on est en train de payer. Dans cette phase d'industrialisation, on a oublié de penser aux cycles écologiques. Désormais, quand on regarde le dernier "Varenne agricole de l'eau de l'adaptation au changement climatique" proposé par Julien Denormandie, je trouve ça dramatique. Nous sommes en train de panser des plaies sans régler les problèmes sur le long terme. 


Propos recueillis par Samuel AZEMARD

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