Sécheresse : 2022, une année historique

Épisodes méditerranéens : pourrait-on stocker l'eau de pluie en prévision des périodes sèches ?

Recueilli par Frédéric Senneville
Publié le 17 août 2022 à 16h27
JT Perso

Source : JT 13h Semaine

Après une longue phase de sécheresse, des orages violents touchent plusieurs départements.
De fortes précipitations ont été enregistrées, qui peinent à pénétrer les sols durcis.
Ne pourrait-on pas stocker cette eau de pluie abondante pour les prochains épisodes de sécheresse ?
Spécialiste de l'eau, Bernard Barraqué nous explique les limites de cette hypothèse, mais propose des alternatives.

Après un été d'une chaleur exceptionnelle, des orages violents ont éclaté et touchent plusieurs points du territoire, provoquant des précipitations massives sur des sols durcis par la sécheresse, qui ne parviennent pas à absorber toute cette manne. Cet apparent paradoxe amène la même question sur toutes les lèvres : n'y aurait-il pas un moyen de stocker toute cette eau jusqu'aux prochains épisodes de sécheresse ? 

Bernard Barraqué, spécialiste de l'eau et directeur de recherche au CNRS, fait le point pour TF1info sur une fausse bonne idée.

Y'a-t-il un moyen de stocker cette eau qui tombe en abondance, et dont on manquera sans doute l'été suivant ?

Bernard Barraqué : Justement non, pas vraiment. D’abord ces pluies, qui sont effectivement de plus en plus fortes, sont malgré tout assez erratiques, et on ne sait ni où, ni quand elles vont tomber. Elles peuvent d'ailleurs être très violentes localement, et moins fortes ailleurs. Le raisonnement qui consiste à la récupérer, amène à imaginer qu’il faut construire des grandes bassines partout, comme le fait la FNSEA. On peut se dire : "Quand même, c’est dommage, toute cette eau douce qui part à la mer…", mais en réalité, c’est illusoire, parce qu’on ne peut pas retenir les crues, et que l’eau douce est indispensable aux écosystèmes estuariens.

Autrefois, on surélevait les digues de la Loire après chaque inondation. Et comme l’eau passait toujours par-dessus, on montait chaque fois un peu plus haut. Jusqu’au jour où les ingénieurs des ponts, au 19ᵉ siècle, ont compris qu'il fallait en fait retenir l’eau pour éviter les inondations en aval. Dès lors, on a construit de grands barrages-réservoirs. Mais aujourd’hui, où en construire de nouveaux ? On a utilisé pratiquement tous les sites possibles sur le territoire, qui demandent des conditions spécifiques. Et finalement, on a renoncé aux derniers ouvrages quand on a compris qu’ils ne protégeraient pas des inondations les plus fortes. On se retourne vers des solutions territoriales comme "plus d’espace à la rivière", ainsi que des sur-inondations indemnisables de zones agricoles ou non construites. 

L'Espagne, un modèle à ne pas suivre

L'exemple à ne pas suivre, c’est celui de l’Espagne, sous Franco. Pour développer une agriculture intensive irriguée, ils ont construit plus de 1000 barrages-réservoirs, tous de petite dimension, et souvent alignés en série sur les rivières. Aujourd’hui, on n’arrive plus à les remplir parce qu’il ne pleut pas assez, et l’Espagne est dans un processus d’aridification. Le jour où il y aura des pluies violentes, on les remplira, mais l’essentiel de l’eau partira à la mer, et une autre partie va s'évaporer si la température augmente.

De cette expérience espagnole, on déduit que ce n’est pas la peine de multiplier les bassines. Les scenarios du GIEC dont on dispose, en termes de pluviométrie et de demandes en eau, nous annoncent qu’il n’y aura pas assez d’eau. Ce serait donc dépenser l’argent public pour un résultat dont on sait déjà qu'il sera déficitaire. 

Peut-on faire, à titre individuel, quelque chose ?  

À l'échelle individuelle, la tentation de stocker l'eau n'est pas plus pertinente. Soit un particulier installe une très grosse citerne, et il n'en n’amortira jamais l’investissement, soit il utilise une petite cuve, qui sera vide en été, précisément quand il en aura besoin. Par contre, récupérer de l’eau de pluie sur une très grande surface, qui proviendrait du toit d'un supermarché ou d'un stade, permet une économie d’échelle, et ça peut dès lors valoir le coup. 

Recharger la nappe phréatique

Existe-t-il de meilleurs moyens de retenir l'eau ?

On pourrait utiliser certains sites de retenues d'eau, pour la réinfiltrer dans le sol, parce que c’est là qu’elle se conserve le mieux. Il faut retenir l'eau là où le sol est poreux, et éviter qu’un stockage en surface ne se fasse au détriment de la recharge de la nappe phréatique. L'eau va éventuellement ressortir plus tard sous forme de source. C’est d'ailleurs ce que font les Californiens, qui subissent des sécheresses répétées depuis des décennies. Ils ont fait toutes les erreurs possibles avant nous, mais de plus en plus, dès qu’ils ont des eaux de pluie en excédent, ils les acheminent là où elles peuvent s’infiltrer dans le sol. On peut recharger les nappes phréatiques artificiellement, en amenant l’eau à s’y infiltrer, la difficulté majeure étant qu'on ne peut pas le faire partout. 

"N'attendons pas une réponse technique à une question qui sera surtout politique"

Quelles sont les solutions pour remédier au manque d'eau, qui va manifestement se répéter et s'amplifier ? 

Pour l'agriculture, la principale solution consiste à modifier les assolements, c'est-à-dire la répartition des cultures. Par exemple, avec la sécheresse et la canicule actuelles, le maïs grille sur pied. Mais des cultures comme le tournesol, le soja ou le sorgho ont besoin de moins d’eau, notamment en août ou en septembre, puisqu’ils sont déjà proches de la récolte. Le maïs, lui, a besoin d’eau justement à un moment où on en manque.

Tout est question de négociation. S’il n’y a plus d’eau pour tout le monde, et que ça se répète, l’eau doit devenir un bien commun. Dès lors, il serait plus efficace de coopérer entre rivaux, que de s’affronter ou d’organiser un marché concurrentiel, où le plus offrant l’emporterait. Ce que proposent les agences de l’eau, c’est de réunir les usagers autour d’une table, de voir qui fait quoi avec l’eau, et de décider à qui on la coupe en premier quand on en manque - et comment on dédommage ceux qui abandonneraient ainsi leur "droit sur l’eau". N'attendons pas une réponse technique à une question qui sera surtout politique, en dehors de la nécessité de modifier les assolements agricoles. 

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On peut aussi imaginer que les négociations pour le partage de l’eau incluent d’autres acteurs que les agriculteurs, en impliquant ceux qui ont besoin d’eau potable, ou certaines activités industrielles. À Chypre, par exemple, on interdit aux agriculteurs de faire de nouveaux forages, et on achemine l’eau souterraine vers les villes pour être consommée. Ensuite, on la renvoie aux agriculteurs pour qu’ils l’utilisent dans leurs champs, après passage par une station d’épuration. C’est un exemple de réutilisation des eaux usées dans l’agriculture. On le fait aussi en France, mais assez peu. Le problème est qu’un mètre cube d’eau, c'est lourd, et ça ne se transporte pas loin, donc on a intérêt à trouver des agriculteurs installés à proximité des centres de consommation d’eau potable… c'est-à-dire des villes. 

L’autre problème est que ces eaux réutilisées ne seraient dès lors pas rendues au milieu naturel, à savoir aux rivières. C'est l'autre dimension du débat : est-ce qu’il ne faut pas tout simplement laisser l’eau s’écouler dans ses cours naturels, pour que la biodiversité soit maintenue ? Les espèces végétales et animales ont besoin d’eau aussi, pas seulement l'homme. D'ailleurs, depuis la loi sur l’eau de 2006, les usages prioritaires comprennent non seulement l'approvisionnement en eau potable, mais aussi le "débit réservé", pour permettre aux poissons de survivre dans les rivières. Dans les petits affluents, ils sont sérieusement menacés par des sécheresses comme celle qu'on vient de vivre.


Recueilli par Frédéric Senneville

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