Aéroport bombardé, massacres et déplacements forcés : les raisons du chaos dans l'est de la RDC

par Theodore AZOUZE
Publié le 19 février 2024 à 13h35

Source : Sujet TF1 Info

La province du Nord-Kivu, à l'est de la République démocratique du Congo, sombre une nouvelle fois dans la violence.
Les rebelles du mouvement M23 avancent vers la grande ville de Goma, où l'aéroport a été bombardé ce week-end.
Massacres, viols, déplacements forcés... Dans la région, les exactions sont nombreuses sur des civils pris pour cible par le M23.

Un aéroport international bombardé en pleine nuit à l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Samedi 17 février, Kinshasa a accusé son voisin, le Rwanda, d'avoir attaqué avec des drones le site aéroportuaire dans la grande ville de Goma, à la frontière entre les deux pays. Un énième soubresaut d'un conflit qui s'intensifie depuis plusieurs semaines, mais qui dure depuis une dizaine d'années dans cette région de l'Afrique. Fuyant les combats et les exactions, des centaines de milliers de réfugiés s'entassent désormais, souvent dans des camps de fortune. Comment en est-on arrivés à cette situation ? TF1info fait le point.

Quelles sont les protagonistes du conflit ?

Pour comprendre le conflit en RDC, il faut remonter au génocide rwandais. En avril et juillet 1994, entre 800.000 et 1 million de victimes issues de l'ethnie tutsie sont tuées dans les massacres par l'ethnie majoritaire de l'État à l'époque, les Hutus. Des centaines de milliers de Rwandais, civils Tutsis comme militaires Hutus, fuient alors en direction de l'est du Congo. Mais leur intégration à la société congolaise, dont une part de la population – notamment des milices Hutu – rejette leur présence, ne s'est jamais vraiment réalisée. "Les Rwandais, plus particulièrement les Tutsis, n'ont jamais été acceptés ici", confirmait dans un article de la BBC en juin 2022 Jean Kambayi Bwatshia, professeur à l'Université Pédagogique Nationale de Kinshasa.

En 2009, des accords sont signés entre le gouvernement congolais et des rebelles du CNDP, un groupe tutsi opposé aux forces nationales lors du conflit du Kivu, qui se déroulait jusqu'alors dans l'est du pays, autour du lac du même nom. Le calme dans la région ne dure pas : des ex-rebelles du CNDP, pourtant intégrés à l'armée congolaise, se révoltent à leur tour en 2012. Ils prennent les armes, estimant que l'accord signé avec le gouvernement n'est pas entièrement respecté, et prennent le nom du mouvement du 23 mars.

Majoritairement issus de l'ethnie tutsie, les rebelles du M23 ont toujours été soutenus par le Rwanda, frontalier du Congo. Les rebelles prétendent défendre les intérêts de leur communauté, qu'ils estiment donc menacée. Dans les faits, ces factions sont aussi intéressées par les importantes ressources minières de la région. Après plusieurs années de sommeil, le groupe M23 a repris ses activités fin 2021, semant la terreur et s'emparant de nombreuses zones du Nord-Kivu, la province à l'est du Congo. En novembre 2022, ils ont commis un massacre de masse dans le village de Kishishe, tuant plus de 170 personnes, selon l'ONU.

Le gouvernement national de Félix Tsishekedi, réélu fin décembre, combat avec fermeté ces rebelles et pointe du doigt le soutien que leur apporte le Rwanda, ce que réfute Kigali. L'armée congolaise est appuyée sur le terrain par des milices armées, décrites comme des groupes "patriotes" par les autorités. Mais aussi par des mercenaires, qualifiés de simples "coachs" par le président du pays, issus de deux sociétés militaires privées étrangères. Ils seraient au total "un millier" à aider les militaires dans le pays.

Pourquoi le conflit s'aggrave-t-il ?

Avec l'attaque sur l'aéroport de Goma, les opposants aux forces nationales congolaises espèrent accroître toujours plus leur pression sur la grande ville accolée au lac Kivu. Les rebelles M23 aspirent à entrer dans la métropole, après avoir déjà intensifié leur présence dans la commune de Sake, à vingt kilomètres à l'ouest. Ici, les combats auraient fait des dizaines de morts et de blessés. Surtout, l'avancée des M23 dans cette cité inquiète, car la ville est vue par beaucoup d'observateurs comme le dernier "verrou" avant d'accéder à Goma.

L'appui militaire du Rwanda, de plus en plus renforcé avec l'emploi d'artillerie lourde, fait aussi craindre une montée des tensions entre les deux pays. Lors de sa campagne de réélection, l'automne dernier, Félix Tsishekedi n'avait pas hésité à comparer le président rwandais, Paul Kagame, à Adolf Hitler pour ses "visées expansionnistes". Surtout, les conséquences du conflit sur la population civile constituent déjà un immense désastre humanitaire. Plus de 5,8 millions de personnes étaient déjà déplacées en raison de la violence des groupes armés, estimaient l'an dernier les Nations unies. 

De nombreuses exactions sur des civils, comme des crimes de guerre ou des viols de masse, sont constatés par l'ONU de la part du mouvement M23. “Depuis 15 ou 20 ans, le rapport est stable entre le nombre de violations commises par les groupes armés (60%) et celles commises par l’armée congolaise (40%)", notait toutefois sur Arte l'an dernier le chercheur spécialiste de la région François Vircoulon, au sujet de la situation humanitaire à l'est du Congo. Le président de l'Angola, João Lourenço, a été désigné par l'Union africaine pour établir une médiation sur le conflit. Une démarche jusqu'à présent restée vaine.


Theodore AZOUZE

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