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Arma 3, ce jeu vidéo détourné pour faire croire à des images de la guerre en Ukraine

Publié le 2 décembre 2022 à 14h55
JT Perso

Source : TF1 Info

Chaque jour, des dizaines de vidéos documentent l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
Parmi ces images, certaines sont complètement factices et issues d'un jeu vidéo.
Focus sur "Arma 3", ce jeu vidéo ultra-réaliste qui alimente les discours propagandistes malgré lui.

La guerre entre l'Ukraine et la Russie restera l'un des conflits les mieux documentés. Entre les images des soldats sur les deux fronts, celles tournées en amateurs et par des journalistes ou encore les données satellites, le monde ne manque pas de canaux pour s'informer sur ce conflit. Mais au milieu de ces documents se glissent aussi des images retouchées, sorties de leur contexte ou pire, totalement factices. Depuis plus de neuf mois, les images du jeu "Arma 3", un jeu vidéo ultra-réaliste, sont détournées pour servir de fausses illustrations de la guerre. Une utilisation qui ne plaît pas du tout aux développeurs du jeu. Si bien que ce lundi 28 novembre, la société Bohemia Interactive, qui édite le jeu, a voulu alerter sur ce phénomène. 

Des vidéos détournées depuis le premier jour

"Bien qu'il soit flatteur qu'Arma 3 simule des conflits modernes de manière aussi réaliste, nous ne sommes certainement pas ravis qu'il puisse être confondu avec des images de combat réelles et utilisées comme propagande de guerre", a ainsi réagi le directeur des relations publiques de l’entreprise, Pavel Křižka. Une mise en garde importante tant, à ses yeux, ce type de contenus "gagnent du terrain". 

Le phénomène a débuté dès le 24 février, jour de l'invasion. Dans la soirée qui lancera ce conflit long de plusieurs mois, un internaute a affirmé détenir les "premières images de la guerre". Sur la vidéo, dont une capture d'écran est disponible ci-dessous, on voit des tirs en rafale percer la nuit noire. La séquence atteindra 200.000 vues avant d'être retirée. Car elle était totalement factice et disponible sur YouTube depuis novembre 2021, où elle était très clairement présentée comme une "simulation sur Arma 3".

A gauche, une vidéo tirée du jeu, à droite, la vidéo disponible sur les réseaux sociaux
A gauche, une vidéo tirée du jeu, à droite, la vidéo disponible sur les réseaux sociaux - Capture d'écran / Les Vérificateurs

Dès le lendemain de cette vidéo, l'entreprise avait réagi. Dans un tweet du 25 février, elle mettait en garde sa communauté sur ces "vidéos des jeux Arma fortement modifiés, étiquetées comme des vidéos illustrant le conflit ukrainien actuel". Ce qui n'a pas empêché les internautes d'entrer dans la brèche, notamment pour faire le buzz. À l'instar de cette séquence, supposée illustrer des affrontements entre la Russie et l'Ukraine, vue près d'un million de fois depuis le 5 juin. Elle montre un hélicoptère se faire mitrailler en plein vol, au petit matin. Là encore, l'AFP Factuel était remontée jusqu'à l'origine de la séquence et était tombée sur la vidéo d'une simulation réalisée sur le jeu vidéo en question. 

Petit détail qui ajoute à l'ironie : l'internaute à l'origine de la publication regrettait dans un commentaire en créole que "la guerre ressemble à un triste jeu vidéo alors que Poutine joue avec des vies". 

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Plus récemment, les images du jeu ont été utilisées pour alimenter une grave accusation. D'après une publication mise en ligne le 15 octobre par une page Facebook au Mali, des "missiles russes" auraient détruit "un convoi de l'Otan en Ukraine". Une vidéo devenue virale, atteignant les 714.000 vues. Cette fois-ci cependant, un internaute en commentaire a vite stoppé la propagation de la rumeur, notant que ces images étaient issues du jeu vidéo Arma 3. On les retrouve encore une fois sur YouTube.

Le conflit ukrainien est donc ponctué de vidéos complètement fictives. Mais le phénomène n'a rien de nouveau. Comme l'a souligné Bohemia Interactive dans son communiqué, "cela s'est produit dans le passé". Les vidéos d'Arma 3 ont en effet déjà été utilisées dans des conflits "en Afghanistan, en Syrie, en Palestine et même entre l'Inde et le Pakistan", souligne le développeur du jeu. En janvier 2020, des images ont en effet été utilisées lorsque les États-Unis avaient tué le général militaire iranien Qassem Soleimani. Vue près de 136.000 fois, elle prétendait montrer une situation de guerre où des armes anti-missiles américaines abattaient des missiles iraniens. Deux ans plus tôt, en février 2018, les images d'un "drone turc massacrant des Kurdes" avaient été épinglées par France 24 qui était remonté jusqu'à Arma 3.

À gauche, une vidéo tirée du jeu, à droite, la vidéo détournée sur les réseaux sociaux
À gauche, une vidéo tirée du jeu, à droite, la vidéo détournée sur les réseaux sociaux - Captures d'écran / Les Vérificateurs

Mais comment expliquer qu'Arma 3 soit à ce point utilisé ? Tout simplement parce qu'il réunit tous les ingrédients pour être détournés à ces fins. Au-delà d'être hyper réaliste, il a la particularité d'être participatif. C'est-à-dire que chacun peut refaçonner le jeu à sa façon, grâce au "mod". Derrière ce diminutif – qui signifie "modification" – un horizon de possibilités de personnalisation. Ajouter des objets, transformer le comportement des personnages, modifier les décors et le terrain, changer les armes, tanks, bateaux, etc. Autant de possibilités de détourner ce jeu, qui met en scène un conflit futuriste en 2035, pour représenter n'importe quel conflit. Si bien que sur le site des concepteurs d'Arma 3, on peut trouver plus de 20.000 versions personnalisées à télécharger ! Sans parler des comptes sur YouTube aux millions d'abonnés qui proposent leurs prouesses directement en vidéo, faisant de ces chaînes des ressources infinies pour les désinformateurs en quête de buzz.

Les bons conseils des développeurs

Mais alors, cela signifie-t-il que la limite entre fiction et réalité est devenue trop poreuse pour pouvoir distinguer l'un de l'autre ? Pas vraiment. Si le développeur du jeu regrette que pour "chaque vidéo retirée, dix autres sont téléchargées chaque jour", il existe plusieurs bons conseils pour apprendre à distinguer le vrai du faux : 

- La très faible résolution : dans la majorité des exemples cités plus haut, les images avaient été intentionnellement pixelisées pour dissimuler leur origine.

- L'absence de son : souvent, les effets sonores sont retirés.

- Pas de personnes en mouvement : si les véhicules sont très réalistes, les mouvements humains trahissent l'origine virtuelle des images. C'est pourquoi, il n'y a en général pas d'individu visible. 

- Effets de particules non naturels : même les jeux les plus modernes ont du mal à représenter de manière réaliste les explosions, la fumée, le feu et la poussière, rappellent les développeurs, appelant à faire attention à ces détails. 

- Et enfin, c'est aussi l'uniformité des véhicules, des uniformes ou des équipements qui doivent interroger. 

Tous ces indices permettaient, dans chacune des vidéos citées plus haut, de douter de leur authenticité. 

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Felicia SIDERIS

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