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Émeutes au Brésil : qu'y a-t-il derrière les accusations de fraude électorale ?

Publié le 10 janvier 2023 à 18h16, mis à jour le 11 janvier 2023 à 11h27

Source : JT 20h Semaine

Parmi les soutiens de Jair Bolsonaro, on continue de contester le résultat de l'élection présidentielle qui s'est tenue fin octobre.
Des accusations de fraude électorale sont reprises en chœur par des millions de personnes.
Si l'usage du vote électronique a suscité des débats, comme aux États-Unis, rien n'a permis jusque-là d'accréditer la thèse des malversations.

En attaquant plusieurs institutions à Brasília, les manifestants brésiliens favorables à l'ex-président Bolsonaro ont voulu envoyer un messager clair : ils contestent avec fermeté la défaite de leur favori. Montées sur les toits de l'un des bâtiments, des dizaines de personnes ont déployé une banderole rédigée à la fois en portugais et en anglais. Sur celle-ci, on pouvait lire le message suivant : "We want the source code", soit littéralement "Nous voulons le code source".  

Il s'agit d'une référence directe à l'élection présidentielle du 30 octobre remportée par Lula : les partisans de Jair Bolsonaro demandent en effet à ce que les machines utilisées pour le vote électroniques puissent être disséquées, celles-ci étant à leur yeux à l'origine de fraudes massives. Des théories qui se heurtent aux conclusions de la justice et qui ont été alimentées avant même le scrutin par le leader d'extrême droite en personne.

Des machines éprouvées de longue date

Si les spécialistes estiment que l'usage de matériels électroniques, aussi sécurisés qu'ils soient, comporte toujours un risque, plusieurs éléments viennent contredire les thèses des pro-Bolsonaro. Tout d'abord, il est difficile de considérer comme sérieux l'argument selon lequel les votes enregistrés sur des anciennes générations de machines seraient davantage en faveur de Lula. Il suffit en effet que ces machines soient plus largement implantées dans des territoires favorables à l'un ou l'autre des candidats pour que celui-ci se retrouve avantagé. En pareil cas, une corrélation n'est pas nécessairement synonyme de cause à effet. 

Par ailleurs, il faut noter que les Brésiliens ont vu l'arrivée de machines à voter dans leur pays dès 1996, et qu'elles se sont largement répandues au début des années 2000. Cela fait donc deux décennies qu'elles sont utilisées, sans pour autant que le résultat de précédentes élections ait fini par être remis en cause. Réclamer leur code source est d'autant plus surprenant aujourd'hui que le Tribunal supérieur électoral (TSE) du Brésil a autorisé l'accès au code source aux partis politiques et aux organismes de contrôle dès octobre 2021, comme le rappelle l'AFP. Soit un an avant les élections.

Notons, comme le faisait TF1info voilà quelques semaines, que ces machines de la discorde prévoient une série d'importants mécanismes de sécurité. Parmi lesquels une identification biométrique. "Le logiciel passe par plusieurs tests, y compris des tests avec des experts et des enquêteurs extérieurs qui tentent de briser sa sécurité", soulignait Julio Valente, secrétaire aux technologies de l'information du tribunal électoral du Brésil, auprès de la BBC. Un journaliste brésilien, contacté par France Info, ajoute que ces machines "ont déjà été testées puis retestées". Il s'agit d'un "système qui a été exporté du Brésil vers d'autres pays" et "qui a été utilisé pour élire des députés et Bolsonaro lui-même". Les accusations de fraude lui apparaissent infondées.

Portée devant la justice, l'affaire a conduit le Parti libéral de l'ancien président à demander l'invalidation des résultats. Il a notamment estimé que le "mauvais fonctionnement" de cinq modèles d'urnes remettait en cause "la transparence du processus électoral". Mais pour le TSE, aucun élément ne permet de juger en l'état d'une fraude du scrutin via le système électronique. Son jugement a insisté sur "l'absence de preuves et de circonstances justifiant la mise en place d'une vérification extraordinaire" des 280.000 urnes électroniques utilisées pour le vote. Les arguments présentés sont "absolument faux", a assuré Alexandre de Moraes, président du TSE. Une peine de  4,2 millions de dollars a même été prononcée à l'encontre du parti, accusé de "mauvaise foi" dans cette procédure jugée abusive. 

Un copier-coller du scénario américain

Pour compléter les éléments évoqués plus haut, il faut noter que l'élection a été suivie non seulement par des représentants brésiliens des instances électorales, mais également par des observateurs internationaux. Leur présence pour le scrutin était annoncé plusieurs mois auparavant, alors même que le camp Bolsonaro tirait à boulets rouges contre les machines électroniques. 

Le leader d'extrême droite, au cours de son mandat, a en effet multiplié les attaques visant ces outils. Un groupe de recherche interdisciplinaire indépendant a expliqué avoir "cartographié 18 manifestations publiques au cours desquelles le chef de l'exécutif a attaqué la fiabilité du système de dépouillement des voix entre 2018 et 2022". Il s'agissait de "la première fois dans l'histoire du pays que le candidat qui avait remporté la contestation remettait en cause l'intégrité du processus qui l'avait élu". Les chercheurs qui ont tenté de détecter de potentielles anomalies, n'ont rien trouvé. Ils pourfendent "certains rapports circulant sur Internet qui allèguent des fraudes lors des élections". Des documents "sans auteur, sans sources, avec une méthodologie douteuse et avec des résultats fallacieux", qui se "prêtent à un seul objectif : désinformer le public et soulever des doutes sur l'intégrité du système de dépouillement des votes au Brésil". 

En dénigrant le système de vote avant même la tenue du scrutin, Jair Bolsonaro a adopté une technique dont avait fait usage avant lui Donald Trump. L'ancien président américain avait à des multiples mis en garde ses partisans contre les risques d'une manipulation des votes. Le fait qu'il soit battu à l'issue des dépouillements a alors été mis au service de ce narratif savamment préparé, utilisant allègrement le ressort du : "Je vous l'avais annoncé."

Le New York Times, dans une vaste enquête, a étudié à la loupe le parcours de Bolsonaro, un "dirigeant élu, d'abord en tant que membre du Congrès, puis en tant que président, qui a construit un récit d'élections frauduleuses basé sur des inexactitudes, des rapports hors contexte, des preuves circonstancielles, des théories du complot et des mensonges purs et simples - un peu comme l'ancien président Donald Trump". Pour parvenir à convaincre la population, il s'est appuyé au fil des ans sur une série d'alliés : "ses affirmations ont été amplifiées par des membres du Congrès brésilien, des experts conservateurs et ses fils adultes, ainsi qu'un réseau plus large de colporteurs de désinformation", résume le quotidien américain. Ce dernier rappelle d'ailleurs qu'à une époque où le vote papier était prédominant, de multiples scrutins avaient été entachés de fraudes électorales. 

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Thomas DESZPOT

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