Depuis mercredi, le pouvoir vacille au Niger : un coup d'État orchestré par des militaires a renversé le président en place, suscitant les craintes de Paris.
Il faut dire que le pays est l'un des derniers partenaires de l'Hexagone au Sahel.
La France y avait redirigé 1500 militaires, mais elle pourrait voir ses intérêts sécuritaires et diplomatiques dans la région menacés.

Paris fait encore le pari que le putsch ne tiendra pas. La "tentative" de coup d'État en cours depuis mercredi soir au Niger n'est "pas définitive", a assuré, vendredi 28 juillet, la ministre des Affaires étrangères Catherine Colonna. Mais la France n'en reste pas moins très inquiète depuis le renversement du président élu Mohamed Bazoum, Emmanuel Macron condamnant "avec la plus grande fermeté" un putsch "parfaitement illégitime et profondément dangereux pour les Nigériens, pour le Niger, et pour toute la région"

Si la situation reste encore confuse sur place, la France pourrait voir ses relations se dégrader avec cette ex-colonie, indépendante depuis 1960. Le pays était devenu l'un des derniers partenaires privilégiés de Paris au Sahel, après de précédents revers avec le Mali et le Burkina Faso, récemment secoués eux-mêmes par des coups d'État. "Les tous premiers signaux envoyés ne sont pas très rassurants pour le Quai d’Orsay", constate Léonard Colomba-Petteng, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po et du CNRS.

Une "porte de sortie" pour l'opération Barkhane

C'est en effet au Niger que Paris a redirigé l'essentiel de ses forces militaires impliquées dans l'opération antiterroriste Barkhane au Mali, à laquelle elle a été contrainte de mettre fin à l'été 2022 sous la pression de la junte malienne, installée au pouvoir après un coup d'État. Les forces spéciales françaises qui se trouvaient au Burkina Faso ont également dû en partir l'an dernier, lorsque le régime a été renversé en septembre et que les putschistes ont réclamé leur départ.

Ce double revers a mené à une baisse des effectifs globaux et une opération de "réarticulation", selon la rhétorique officielle, trouvant dans le Niger une "porte de sortie", note Léonard Colomba-Petteng. Le pays est ainsi passé de simple base de transit à nouveau pivot de la lutte anti-djihadiste française, avec 1500 militaires sur place, auxquels s'ajoutent 1000 autres déployés au Tchad voisin. Pour cause, le Niger représentait jusqu'alors un rare îlot préservé au milieu d'une région très troublée, notamment à cause de la menace de groupes djihadistes. "Il a été perçu comme un pays à partir duquel la lutte contre le terrorisme pouvait perdurer, pour essayer d'assurer une forme de stabilité dans cet arc de crises", résume Caroline Roussy, chercheuse à la tête de l’observatoire Sahel de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). 

Mais Paris a retenu les leçons de ses précédents échecs et a changé de stratégie : son opération a été rebaptisée "dispositif militaire" et était destinée seulement à venir en "soutien" des forces locales, "dans une volonté d’être de moins en moins visible" pour ne plus susciter la défiance sur place, comme ce fut le cas au Mali et au Burkina Faso, poursuit l'experte. Un revirement trop tardif ? Depuis le renversement du pouvoir, les putschistes ont d'ores et déjà accusé la France d'être "passée outre" leur décision de fermeture des frontières en faisant atterrir à Niamey un avion militaire, symptôme d'une "défiance dans le pays depuis plusieurs mois déjà", selon la chercheuse. 

Bientôt "plus d'appui solide dans la région" ?

"Sur le terrain, les arguments qui avaient cours au Mali contre Paris, selon lesquels les Français armaient les terroristes par exemple, ont clairement passé les frontières et se retrouvent déjà du côté nigérien", souligne-t-elle. "Il n'y a pas encore d’éléments de langage antifrançais dans la bouche des putschistes, mais sans doute que cela avance à pas de velours." Pour Léonard Colomba-Petteng, "il faut se garder de faire des spéculations un peu hâtives" sur la position du CNSP à l’égard de Paris, mais "de façon globale, l’accusation du néocolonialisme contre la France est un registre de mobilisation contestataire qui est efficace au Niger" et "la France n’a aucun intérêt à ce que Mohamed Bazoum renonce à reprendre le pouvoir", note-t-il.

La situation est d'autant plus délicate pour la France que d'autres forces pourraient venir la concurrencer sur place. Jusqu'alors, "les relations franco-nigériennes étaient très bonnes", notamment grâce au prédécesseur du président actuel, Mahamadou Issoufou, qui "a multiplié les actes de rapprochement envers Paris quitte à s’aliéner toute une partie de l’opinion publique nigérienne", relève le chercheur. Son successeur Mohamed Bazoum, séquestré depuis trois jours à Niamey par la junte, "s'inscrit à peu de choses près sur la même ligne".

Mais d'autres forces ont commencé à entrer en jeu, dont la Russie et son puissant groupe paramilitaire Wagner, influent chez le voisin malien notamment. Mohamed Bazoum semblait s'en écarter, ne s'étant par exemple pas rendu au sommet russo-africain cette semaine à Saint-Pétersbourg, mais dans le reste du pays, "il peut y avoir une tentation ou du moins un regard en direction de la Russie", avance Caroline Roussy. 

Pour l'heure, l'avenir diplomatique et militaire de la France dans le pays reste très incertain, mais si les forces françaises devaient à nouveau être amenées à se retirer, ce troisième revers serait très amer pour le gouvernement. "Si les militaires désormais au pouvoir étaient hostiles au maintien d'une coopération bilatérale étroite, Paris n’aurait plus d’appui solide dans une région où elle a toujours eu une très grande influence depuis les indépendances de ces États", note Léonard Colomba-Petteng, tandis que Caroline Roussy se questionne : "Être gendarme de l’Afrique est-il toujours pertinent en 2023 ? Si le scénario se confirme, il faudra tirer un bilan de ces séquences et interroger la légitimité, les objectifs et les capacités de ces opérations".

Des relations commerciales et économiques en net recul

Quant aux relations économiques et commerciales de la France avec le Niger, elles ont bien reculé ces dernières années et "ne sont plus du tout ce qu’elles étaient il y a une quinzaine d’années", appuie Léonard Colomba-Petteng. Le pays africain possède notamment d'importantes ressources en uranium, mais il ne serait plus que "le 5e fournisseur de la France", précise à l'AFP Alain Antil, directeur du centre Afrique subsaharienne à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Peu d'entreprises françaises subsistent dans ce domaine au Niger, hormis le groupe français minier Orano (ex-Areva), qui dit d'ailleurs suivre "heure par heure" la situation de ses mines depuis le putsch, tout en assurant que ses activités "se poursuivent" sans difficulté.

Par ailleurs, "des entreprises autrefois bien implantées ont réduit, voire cessé leurs activités, à l’image de la brasserie Brangier qui était une filiale du groupe Castel", poursuit Léonard Colomba-Petteng. Pour cause, "beaucoup de citoyens nigériens imaginent que la France cherche à mettre la main sur les ressources aurifères et pétrolifères du Niger", même s'il "n’y a jamais eu d’indice" en ce sens aux yeux du spécialiste. Selon lui, "les intérêts français sont désormais essentiellement centrés autour de préoccupations sécuritaires".


Maëlane LOAËC

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