Une vague de militants pro-Bolsonaro a déferlé dimanche sur le siège d'institutions politiques de Brasilia.
Protestant contre l'élection de Lula, ils ont ébranlé un État déjà fragilisé.
D'importants défis attendaient le nouveau président de gauche, mais ils se révèlent encore plus colossaux que prévu, analyse une spécialiste.

Le chaos a régné plusieurs heures, avant que les forces de l'ordre ne parviennent finalement à reprendre le contrôle des lieux de pouvoir de Brasilia. Des centaines de partisans de l'ex-président Jair Bolsonaro ont mis à sac le Palais présidentiel, le Congrès et la Cour suprême, protestant contre le retour au pouvoir de Lula, intronisé dans la capitale brésilienne il y a une semaine à peine. Si cet éclatement de violence a choqué, les tensions remontent à plusieurs années dans le pays. Le gouvernement sera mis à rude épreuve dans les semaines à venir, et les incertitudes sont nombreuses, explique auprès de TF1info Juliette Dumont, maîtresse de conférences au sein de l'Institut des hautes études de l'Amérique latine. 

Dans quel état cette démonstration de force laisse-t-elle le pouvoir brésilien ce lundi ? 

C’est évidemment un ébranlement très fort de la démocratie brésilienne, du jamais vu depuis la proclamation de la République en 1889. C'était prévisible, mais le choc est tout de même très fort, dans un contexte où la démocratie brésilienne avait déjà été affaiblie par la destitution de Dilma Rousseff (la successeuse de Lula, ndlr) puis le mandat de Jair Bolsonaro. En quelques années, la vie politique s'est dégradée, s'est polarisée et s'est fascisée. 

Nous ne savons pas encore si nous avons assisté hier à l’apogée de ce mouvement. Le choc provoqué est tel que le rejet pourrait être virulent venant de la majorité des personnalités politiques, des médias et des citoyens. Ce serait alors en quelque sorte le baiser de la mort du bolsonarisme. Mais il peut s'agir, à l'inverse, du climax d’un mouvement qui va continuer à exister. 

Toute la question va être de savoir si le pouvoir civil va pouvoir reprendre la main sur les forces de l’ordre, et faire appliquer les mesures qu'il décrète.
Juliette Dumont, spécialiste du Brésil

Peut-on craindre de nouvelles démonstrations de force de cette ampleur ? 

Tout va dépendre de la capacité du gouvernement et du pouvoir judiciaire à faire preuve d’autorité et d'intransigeance. Il a été très difficile pour eux de faire en sorte que la police militaire et l’armée répriment l’invasion. La police militaire, en particulier, l'a laissée faire, ce n'est que sous pression qu'elle a fini par intervenir. À noter aussi que depuis des semaines, des incidents se produisaient dans la capitale, sans aucune arrestation quasiment. Le sentiment d’impunité est total.

Toute la question va être de savoir si le pouvoir civil va pouvoir reprendre la main sur ces forces de l’ordre, et faire appliquer les mesures qu'il décrète. L'enquête à venir pour retrouver les responsables du coup de force s'annonce difficile. Cela dépendra aussi de la position que vont adopter les bolsonaristes, qui continuent de peser très lourd dans le pays.

Quel rôle ont-ils joué dans l'émergence du mouvement, et dans quelle mesure peuvent-ils l'alimenter ?

Jair Bolsonaro se défend de toute implication, mais il a en réalité une responsabilité morale et intellectuelle, et celle de son entourage est sûrement encore plus lourde. Après sa défaite face à Lula, il avait rendu visite à des militants de campements de la capitale, avant de s'envoler pour la Floride. Et le secrétaire à la sécurité publique du gouvernement de l’État de Brasilia, son ancien ministre de la Justice, était aussi en Floride ces jours-ci... On ne peut pas imaginer que ce soit une pure coïncidence. 

Du côté de ses soutiens, il faudra scruter les réactions. Un certain nombre de figures se sont désolidarisées très vite hier et ont fermement condamné ce qu’il se passait, dont le président du parti de Bolsonaro, mais d’autres, comme des pasteurs évangélistes, ont salué une "manifestation du peuple" et une "colère légitime"

Les prochains mois s'annoncent donc comme une épreuve de feu pour Lula ? 

Absolument. Lors de son discours d’investiture, il a promis que cette fois-ci, il n'y aurait pas d’amnistie, ce qui marque une vraie rupture. Lors de la redémocratisation du pays en 1988, les militaires en place avaient cédé le pouvoir, mais avaient juste avant fait voter une loi d’amnistie pour ne pas être poursuivis pour des actes commis pendant la dictature. C’est un passé que le Brésil n'a jamais soldé, le péché originel de sa démocratie. Encore aujourd'hui, la culture autoritariste reste forte dans le pays, c'est pourquoi il y avait à la fois des enjeux de court et de long terme dans ce qui s’est joué hier. Mais la tâche promet d'être ardue pour Lula. Il a dans, une certaine mesure, les mains liées par ses alliances politiques, ses ministres étant issus d’horizons très divers, de la gauche à la droite en passant par le centre. Dès l'investiture, on savait que les défis et les obstacles qui l'attendaient seraient immenses, mais on n’imaginait pas qu’une semaine plus tard à peine, cela se manifesterait de manière aussi virulente. 


Propos recueillis par Maëlane Loaëc

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