Crise de Lampedusa : en Italie, le spectaculaire revirement de Giorgia Meloni sur l'immigration

par Julien CHABROUT
Publié le 15 septembre 2023 à 18h01

Source : TF1 Info

Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2022, le gouvernement de Giorgia Meloni a multiplié les mesures pour entraver les activités des ONG de secours aux migrants et n'a pas réussi à endiguer les flux.
À l'épreuve du pouvoir, la Première ministre italienne, rattrapée par la crise migratoire à Lampedusa, fait cependant preuve de pragmatisme.
Le chef de la Ligue et vice-Premier ministre Matteo Salvini prend quelque peu ses distances avec Giorgia Meloni.

Des centaines de personnes, dont des enfants en très bas-âge, qui dorment dehors, dans la rue. Des migrants qui disent avoir faim, dont certains, sans argent, se voient refuser la porte d'entrée de restaurants. Depuis plusieurs jours, Giorgia Meloni et son gouvernement sont brutalement rattrapés par la crise migratoire. La petite île italienne de Lampedusa s'efforce de faire face à l'afflux de migrants, après avoir accueilli plus de 7000 personnes, l'équivalent de la population locale. 

Les arrivées irrégulières de migrants en Italie par la Méditerranée en provenance d'Afrique du Nord se sont élevées à près de 114.300 entre janvier et août 2023, selon les chiffres annoncés jeudi par Frontex. C'est presque deux fois plus qu'à la même période en 2022 (65.000), selon l'agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes.

Ces chiffres sont sans appel. Pendant la campagne des élections législatives de 2022, Giorgia Meloni avait pourtant affiché la couleur : elle avait promis de "stopper les débarquements" de migrants. Fin août 2022, la leader de la formation d'extrême droite Fratelli d'Italia évoquait son intention d'instaurer un "blocus naval" afin de bloquer l'afflux de migrants, notamment en provenance de Libye. Mais cette proposition, trop coûteuse et irréaliste, a rapidement été abandonnée.

Le "pragmatisme" de Meloni, à l'épreuve du pouvoir

Au lieu de cela, la Première ministre italienne, membre d'une coalition comprenant la Ligue de Matteo Salvini et Forza Italia, parti incarné par l'ancien Premier ministre Silvio Berlusconi, a mis des bâtons dans les hélices des navires humanitaires. Une loi critiquée par les ONG, adoptée en février, empêche les navires de sauvetage de mener des opérations consécutives et les oblige souvent à se rendre dans des ports éloignés. 

De fait, le gouvernement d'extrême droite a endigué les activités de sauvetage en mer des ONG : entre le 22 octobre 2022 et le 30 mars 2023, les ONG ont été responsables de 7 % des débarquements en Italie, contre 20 % lors de la même période un an plus tôt, indiquait en avril dernier à la revue Le Grand Continent Matteo Villa, chercheur à l'Institut italien des études politiques internationales, à Milan. Ce qui n'a paradoxalement pas empêché Rome de demander en août à l'ONG "Open Arms" de l'aider dans les opérations de sauvetage de six navires de migrants.

Si Giorgia Meloni, qui a décrété en avril l'état d'urgence migratoire pour six mois, a maintenu une ligne de fermeté sur les sujets migratoires, la cheffe du gouvernement a dans le même temps abandonné ses propos polémiques dès son arrivée au pouvoir. Le maître-mot, désormais ? Réalisme. "Il faut affronter le problème de manière pragmatique, avec des décisions rapides et coordonnées pour éviter la dispersion des efforts et des ressources", a reconnu Giorgia Meloni lors du Conseil des ministres de rentrée, relève L'Express. "Elle s’est institutionnalisée et a compris que la baguette magique n’existe pas", constatait en mars  auprès de L'Express Nathalie Tocci, directrice de l’Institut des affaires internationales à Rome.

Moins inquiétante que le Premier ministre hongrois Viktor Orban, moins provocante que Matteo Salvini, moins eurosceptique que Giuseppe Conte, son prédécesseur à la tête du Conseil italien (2018-2021) issu du Mouvement 5 étoiles, Giorgia Meloni a tenté de lisser son image et de rassurer ses partenaires européens. "Après la première crise avec la France en novembre 2022, elle est devenue porteuse d'exigences nettement plus modérées en Europe, cherchant même le dialogue avec Paris", explique Matteo Villa.

Le satisfecit de la Commission européenne

La cheffe du gouvernement italien a même obtenu un satisfecit de Bruxelles. Dans une lettre datée du 6 mars 2023 envoyée à Giorgia Meloni, consultée par le site Euractiv, Ursula von der Leyen a fait l'éloge de la réponse italienne à la crise de l'immigration irrégulière en Europe. "Le travail effectué par l'Italie et d’autres pays pour offrir des voies sûres et légales aux personnes vulnérables par le biais de couloirs humanitaires apporte une contribution vitale", écrivait la présidente de la Commission européenne.

Depuis son entrée en fonction, Giorgia Meloni prône la conclusion d'accords avec les pays de départ et de transit. Ceux-ci doivent garantir des investissements et des financements en échange d'un contrôle accru des flux migratoires en amont des frontières italiennes. La présidente du Conseil italien a obtenu d'Ursula von der Leyen qu’elle souscrive à cette approche, rappelle Le Monde. Cette politique s'est traduite par la signature d'un accord entre l'Union européenne et le président tunisien Kaïs Saïed, le 16 juillet à Tunis, centré sur la lutte contre l'immigration irrégulière.

Alors qu'une partie des électeurs de la coalition de droite et d'extrême droite se montre déçue par la politique jugée trop modérée de Giorgia Meloni, Matteo Salvini prend ses distances. À l'approche des élections européennes, organisées en juin 2024, le vice-Premier ministre fait tout pour attirer la frange la plus radicale de l'électorat. "La tension sera croissante. Matteo Salvini a les mains libres pour incarner l'opposition sur le dossier migratoire, d'autant que la gauche, incapable de profiter de l'échec de Giorgia Meloni, est inaudible sur ce sujet", affirmait en mars Nathalie Tocci. 

En août, la Ligue de Matteo Salvini, qui a construit son succès électoral sur un discours violemment hostile aux migrants, appelait l'Europe à "se réveiller, se bouger et nous aider". Son partenaire politique turbulent jugeait nécessaire un nouveau "décret sécurité" porteur de mesures plus dures contre les migrants. Cette offensive interne suscite-t-elle l'inquiétude de Giorgia Meloni ? La cheffe du gouvernement est en tout cas intervenue jeudi au Forum démographique de Budapest, le rendez-vous phare des droites radicales européennes organisé du 14 au 16 septembre dans la capitale hongroise. Une manière, aussi, d'adresser un message à l'extérieur, en rassurant la famille des ultraconservateurs européens sur ses convictions politiques.


Julien CHABROUT

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