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Des "Twitter Files" au lapin blanc, comment Elon Musk sert les complotistes

Publié le 28 décembre 2022 à 17h30

Source : Sujet TF1 Info

Entrepreneur à qui tout réussit ou presque, Elon Musk s'est mué en troll des réseaux sociaux, et notamment sur Twitter, dont il a pris les commandes fin octobre.
Au service de l'extrême droite, le milliardaire offre une caisse de résonance sans précédent aux mouvements complotistes, qui voient en lui une figure incontournable.

"L’oiseau est libre." Le 28 octobre dernier, Elon Musk s’empare de la direction de Twitter, qu’il rachète pour 44 milliards de dollars. C’était il y a deux mois. Depuis, le milliardaire multiplie en ligne les appels du pied aux mouvements complotistes et les références aux mouvances d’extrême droite. Le 28 décembre, il tweete à ses 123 millions d’abonnés un graphique résumant ses prises de position contre la presse dite "mainstream" (voir ci-dessous). Avec pour seul commentaire : "I’m not brainwashed !!" ("Je n’ai pas subi de lavage de cerveau !!"). 

Retour de Trump sur Twitter

Quelques jours plus tôt, au cours d’une interview pour la chaîne YouTube All-In-Podcast, Elon Musk disait croire en la réalité des "théories du complot" autour de Twitter, qui se sont toutes "révélées vraies" selon lui. Avec la publication des "Twitter Files", une série de conversations internes à l’entreprise, le patron de 51 ans crie à la censure du camp Trump par le gouvernement. C'est d’ailleurs lui qui, le 20 novembre, décide de réhabiliter l’ancien président après un sondage en ligne, en rouvrant son compte suspendu depuis la tentative du coup d’État du Capitole, le 6 janvier 2021. 

"I'm not brainwashed!!" ("Je n'ai pas subi de lavage de cerveau!!") a tweeté Elon Musk le 28 décembre
"I'm not brainwashed!!" ("Je n'ai pas subi de lavage de cerveau!!") a tweeté Elon Musk le 28 décembre - Twitter

"Elon Musk a une proximité avec l’extrême droite, avec Donald Trump, et avec les milieux masculinistes qui gravitent autour du complotisme", analyse l'historien des médias Alexis Lévrier pour TF1info. "Il y a une étroite porosité entre les discours conspirationnistes et l’extrême droite américaine, que l’on a aussi en France avec notamment France Soir." Mais le milliardaire n’a pas toujours affiché aussi clairement ses opinions politiques. Autrefois décrit comme un brillant entrepreneur aux idées progressistes, il a longtemps été un généreux donateur pour le camp démocrate comme le camp républicain, comme en témoigne ce graphique du quotidien britannique The Independent.

Entretenant l’image d’un businessman à qui tout réussit, des dizaines de biographies lui sont consacrées au fil des ans. "Elon Musk, Tesla, PayPal, SpaceX, l’entrepreneur qui va changer le monde", "Elon Musk, les secrets d'une réussite insolente" ou "La révolution Tesla", pour ne citer qu’elles. En 2016, le natif de Pretoria, en Afrique du Sud, milite pour la démocrate Hillary Clinton… contre Donald Trump. La mue s’opère en 2020, lorsqu’il s’invite dans la campagne présidentielle et montre un intérêt pour le candidat républicain face à Joe Biden. Une sorte de "trumpisme opportuniste", décrit alors journal Le Monde.

Le parfait manuel du petit QAnon

En 2022, à l’occasion des élections américaines de mi-mandat, il s’implique définitivement et enjoint ses millions d’abonnés à voter pour le camp républicain. Mais les idées politiques d’Elon Musk ne s’arrêtent pas à celles du parti. Le nouveau dirigeant de Twitter va plus loin en reprenant les codes de QAnon, cette mouvance complotiste d'extrême droite née aux États-Unis. Comme ce tweet, le 13 décembre : "Follow the rabbit" ("Suivez le lapin"). Une référence au conte Alice au pays des Merveilles, prisée des réseaux QAnon. Ou encore l’appropriation de "kek", renvoyant à un drapeau fictif du "Kekistan" et employé en guise de "lol" sur le forum d’extrême droite 4chan

Un compte QAnon se voit même certifié sur le réseau social après s'être abonné à Twitter Blue, la nouvelle version payante de labellisation. Pour Tristan Mendès France, spécialiste du complotisme, Elon Musk est tout bonnement devenu un "héros de la complosphère d’extrême droite".

"Tout ce que je veux pour Noël, c'est qu'Elon Musk utilise Twitter pour mettre en faillite les principaux médias", tweete un entrepreneur américain
"Tout ce que je veux pour Noël, c'est qu'Elon Musk utilise Twitter pour mettre en faillite les principaux médias", tweete un entrepreneur américain - Twitter

"Il est animé par un combat politique, on peut le rapprocher de Vincent Bolloré en France ou de Rupert Murdoch aux États-Unis, sauf qu’ils ne se sont pas attaqués aux réseaux sociaux", souligne encore Alexis Lévrier. Un combat également caractérisé par une haine de "la presse 'mainstream'", qui serait asservie à "la gauche et au politiquement correct". "Wikipédia est contrôlé par les journalistes des médias mainstream. Je ne peux plus faire confiance à ce site", commentait-il récemment, s’attirant là aussi les faveurs des sphères complotistes. 

Une adhésion encore renforcée par l’une de ses dernières mesures, la suspension des comptes de plusieurs journalistes américains reconnus, du New York Times ou du Washington Post notamment. Décision sur laquelle il revient rapidement face à l’émoi suscité. D’autres mesures ont quant à elles été entérinées, sans retour en arrière. Comme la fin de la lutte contre la désinformation sur le covid, actée "sans justification" rappelle Alexis Lévrier, ou la prévention contre le suicide. 

Selon l'historien, le magnat de la tech est bel et bien guidé par son idéologie et non pas par une quelconque stratégie commerciale. "Elon Musk est un libertarien de façade, au service de la promotion des idées d’extrême droite. Simplement, il est confronté aux limites de cette croisade sur Twitter, puisque les utilisateurs et les annonceurs menaçaient de partir." De fait, les contradictions du personnage affectent son image de businessman et ses entreprises jusqu’à présent rentables. En 2022, le groupe Tesla a perdu 70% de sa valeur boursière (qui trouve cependant d’autres causes, comme la guerre en Ukraine). 

L'action de Tesla continue à chuter en cette fin d'année 2022
L'action de Tesla continue à chuter en cette fin d'année 2022 - DR

Le seul obstacle d’Elon Musk serait à présent financier. À l’image du patron de Fox News, qui avait refusé de soutenir Donald Trump après l'assaut du Capitole. "Quand ils sentent le vent tourner, ces entrepreneurs s’arrêtent. C’est la limite de la fuite en avant vers le complotisme. Il est revenu à une forme de prudence parce qu’il y avait un risque économique." Dernièrement, le milliardaire s'en est à nouveau remis aux utilisateurs de Twitter s'agissant de sa place à la tête de l'entreprise. Avant de promettre, face aux résultats du sondage, de quitter son poste une fois qu'il aura "trouvé quelqu’un d’assez fou" pour le remplacer.

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Caroline QUEVRAIN

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