Les rapatriements d’enfants français de Syrie se sont accélérés depuis l'été 2022.
La dernière opération d'ampleur, début juillet, marque la fin des retours collectifs de femmes et d'enfants.
Le dispositif d’accueil impliquant une myriade d’acteurs affiche de bons résultats d’intégration, mais certaines familles déplorent une perte de temps.
Premier volet de notre enquête sur les enfants rapatrié de Syrie.

Depuis plusieurs mois déjà, ils ne font plus de cauchemars. Entre l’école, les jeux, les cours de musique et de sport, les anniversaires et puis les départs en vacances, le quotidien des trois petits-enfants d’Anna* semble enfin paisible. La fratrie, dont l'aîné est âgé d’une dizaine d’années, avait été rapatriée courant 2019 de Syrie. La fille d’Anna avait rejoint le pays quelques années plus tôt, avant de trouver la mort dans un bombardement. Six mois après leur retour, les mineurs ont pu être accueillis par leurs grands-parents. Aujourd’hui, ils sont "sereins". "Après une dizaine d’années de souffrances, d’angoisse de les perdre, maintenant, c'est une nouvelle vie qui commence", nous confie leur grand-mère. 

Ce sont au total 326 enfants français aspirant à cette "nouvelle vie" qui ont été rapatriés dans l’Hexagone depuis la zone irako-syrienne, dans le cadre d’un accompagnement mis en place dès 2015. Issus de parents français partis volontairement dans les territoires contrôlés par l’État islamique (EI), ils sont, pour nombre d'entre eux, nés sur place et ont tous connu l'enfer d'un quotidien rythmé par la violence, dont ils gardent souvent des traumatismes. Leur âge moyen est "très nettement inférieur à dix ans", signale le secrétariat d’État à l’Enfance auprès de TF1info. Au fil des années, des orphelins et des enfants dont les mères avaient accepté le retour ont été rapatriés au compte-goutte, avant que les effectifs ne grimpent soudainement depuis juillet 2022, avec l'organisation d'opérations collectives d'ampleur.

La dernière en date, la quatrième en un an, s'est déroulée début juillet 2023 : 10 femmes et 25 enfants qui étaient détenus dans les camps de prisonniers djihadistes dans le nord-est de la Syrie ont été rapatriés mardi 4 juillet. Au total, ce sont 132 enfants qui ont été ramenés en France au cours des douze derniers mois, un coup d'accélérateur auquel l'État a dû se résoudre, après avoir été condamné par plusieurs instances internationales, dont le Comité contre la torture de l'ONU en janvier dernier, qui avait estimé que le pays avait failli à son "obligation" de protéger ces mineurs. 

Ce dernier rapatriement en date marquera la fin des retours collectifs de femmes de djihadistes et de leurs enfants, faute de volontaires au rapatriement parmi ces femmes, nous a confirmé le cabinet du secrétariat d’État à l'Enfance. Alors que s'amorce ce tournant, TF1info s'est penché sur le dispositif d’accueil de ces enfants en France, déployé depuis plusieurs années déjà. Systématisé à l’échelle nationale à compter de 2017, il a été construit autour d’un principe : considérer ces enfants "avant tout comme victimes", relève un rapport de l’Institut des hautes études du ministère de l'Intérieur (IHEMI) et du CNRS. 

"Historiquement, le défi est inédit"

Remise au gouvernement en septembre dernier, mais pas encore publiée, cette étude inédite, que TF1info a pu consulter en exclusivité, a scruté l’accompagnement de 82 mineurs rapatriés entre 2018 et 2019, soit 40 dossiers judiciaires traités par les tribunaux de Bobigny et de Versailles. C’est en effet en Seine-Saint-Denis puis dans les Yvelines que la prise en charge a d’abord été rodée, avant d’être élargie d'autres départements, que l’exécutif ne souhaite pas détailler. "Le bilan est globalement positif grâce à des efforts extraordinaires, mais les situations sont très complexes et les enfants restent vulnérables psychiquement", constate son co-auteur Jacques Dayan, pédopsychiatre au CHU de Rennes et chercheur à l’Inserm, qui a travaillé aux côtés de Sylvie Ollitrault, spécialiste en science politique au CNRS. 

"Historiquement, le défi est inédit. Contrairement aux guerres des siècles derniers, celle contre les groupes djihadistes n’est pas finie et il n’y a pas eu de réconciliation", poursuit-il. Les acteurs avancent donc à tâtons, selon son rapport. Ils assument un certain "bricolage" dans l’accompagnement de cette "première génération" à être exposée à une idéologie anti-française sur zone, avant de devoir se "resocialiser" en revenant en France, sans être stigmatisée. Des enfants "pas vraiment (...) ordinaires", même si les services vont tout tenter pour qu’ils le soient, selon le rapport.

Syrie : quel suivi pour les mineurs et les femmes rapatriés en France ?Source : JT 20h Semaine

Pour ce faire, de nombreux acteurs interviennent tout au long du parcours des mineurs, leur imposant un vrai "agenda de ministre", décrit le pédopsychiatre. L’aide sociale à l’enfance (ASE) les prend en charge dès leur arrivée, puis le juge des enfants arbitre leur situation lors d’une première audience, tenue dans les quinze jours suivants. Dans la plupart des cas, ils restent en foyer ou en famille d’accueil, le temps que la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) évalue la situation de leurs proches présents en France. Autant que possible, les fratries sont maintenues ensemble. En revanche, les enfants rentrés aux côtés de leurs mères doivent souvent se séparer d’elles, celles-ci étant souvent incarcérées. Le contact est maintenu par le biais de tiers puis de visites médiatisées.

Ils font l’objet d’un bilan médico-psychologique au plus vite à leur entrée sur le territoire, avant de bénéficier d’une psychothérapie et d’être suivis par les agences régionales de santé. Enfin, l’Éducation nationale s’assure qu’ils seront scolarisés dès que possible. En bref, un "dispositif très intégré dès le premier jour", ponctué de rendez-vous interministériels chaque trimestre et surveillé par le préfet et des forces de sécurité, se félicite auprès de TF1info la secrétaire d’État à l’Enfance Charlotte Caubel

Le défi de l’adaptation

Cette machine tentaculaire ne s’est pas érigée du jour au lendemain. "On avance en marchant sur ce sujet", reconnaît la secrétaire d'État. Mais cette interdisciplinarité entre les services de l’État, inédite selon elle, porterait déjà ses fruits : les mineurs "qui sont rentrés les plus jeunes, sur lesquels nous avons le plus de recul, ont repris à ce stade une vie relativement sereine", assure-t-elle. 

Sur le volet scolaire en particulier, les enfants rapatriés s’adaptent bien et affichent de très bons résultats en cours, relève l’étude remise aux autorités. Un constat que rejoint également l’association Human Rights Watch, qui a évalué dans un rapport publié en novembre 2022 la situation d’enfants rapatriés de Syrie dans sept pays, dont la France. Elle note plus largement qu'après le chaos des années passées sur zone, à la merci du manque de nourriture, des maladies et de toutes sortes de violences, notamment sexuelles, "les enfants parviennent globalement bien à s’intégrer et à reprendre une vie d’enfant dans leur pays d’origine, moyennant un accompagnement solide", souligne la directrice France de l’ONG, Bénédicte Jeannerod. 

Le danger, c’est de les maintenir en détention dans des camps dangereux pour leur survie
Bénédicte Jeannerod, directrice France de Human Rights Watch

Elle rejette aussi l’image de "bombes à retardement" parfois accolée à ces mineurs revenus en France. "Le danger", affirme-t-elle, "c’est de les maintenir en détention dans des camps dangereux pour leur survie, où ils sont exposés à de multiples risques, dont celui d’être recrutés par l'EI qui est toujours présent dans la région", poursuit-elle. Pour Jacques Dayan, les données manquent encore pour trancher définitivement cette question, mais il semble d’ores et déjà qu’il y ait "beaucoup moins de chances pour les enfants pris en charge ici ne deviennent des terroristes, que ceux laissés dans des camps", confirme-t-il. 

Les services gouvernementaux restent tout de même sur le qui-vive, la mémoire des attentats commis sur le sol français pesant toujours comme "un bruit de fond constant", note le rapport du pédopsychiatre. Pour répondre à ces attentes et prévenir tout risque de radicalisation chez les mineurs rapatriés, les acteurs de la prise en charge bénéficient d'un "plan de formation national et concerté" déployé notamment par la PJJ, l’école nationale de la magistrature et le secrétariat général du comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (SG-CIPDR), détaille le ministère de la Justice auprès de TF1info. À noter aussi que le parquet national antiterroriste est informé en amont de toute arrivée imminente de mineurs de retour de zone, et joue un rôle central dans leur suivi. "Jusqu’alors, des signaux d’alerte n’ont concerné que quelques jeunes" mais sans "incident majeur", assure Charlotte Caubel.

"L’histoire d’un immense gâchis"

Quant aux professionnels de la protection de l'enfance, si la prévention de la radicalisation ne relève pas de leur ressort, ils peuvent toutefois être appelés à la vigilance sur ces sujets. Mais certains d'entre eux se sentent encore bien démunis face à une mission aussi exigeante. "Il faut davantage sensibiliser les professionnels, car détecter les signaux est extrêmement difficile", plaide auprès de TF1info la Convention nationale des associations de protection de l'enfant (Cnape). Moins de dix associations de cette fédération ont pour le moment été impliquées dans cette prise en charge, mais déjà, elles pointent de manière générale "un décalage entre le déroulé du dispositif en théorie, et la manière dont il se décline concrètement, dans les territoires". En cause, selon elles, un manque de moyens, de réactivité et de redescente des informations entre l’État et les professionnels, déjà confrontés depuis des années à un nombre insuffisant de places dans les structures d’accueil de l’ASE.

Certaines familles accusent par ailleurs le gouvernement de prendre des décisions contraires aux droits des enfants, au nom de cet impératif sécuritaire. Les mineurs peuvent notamment passer plusieurs mois sans contact avec leur mère, lorsque celle-ci fait l'objet de poursuites judiciaires, affirment des avocats de proches. "Les mères et leurs enfants ont vécu une relation fusionnelle en Syrie, ils ont tout affronté ensemble : les bombardements massifs, les tirs, les privations… Elles les ont protégés au maximum. Du jour au lendemain, ce cercle familial très dense est purement et simplement dissous", cingle l’un d’entre eux, Me Emmanuel Daoud. "Ces longs délais, que l’on a documentés particulièrement en France, sont une souffrance supplémentaire", abonde Bénédicte Jeannerod, de HRW.

Quant aux familles elles-mêmes, nombre d’entre elles se plaignent de ne pas pouvoir accueillir chez elles leurs petits-enfants, nièces ou neveux avant plusieurs mois, voire plusieurs années. Et ce, alors même qu’elles se sont battues des années durant pour obtenir leur rapatriement. "Qu’on cesse d'opposer systématiquement de la défiance aux familles de ces enfants", s’irrite Me Marie Dosé, qui accompagne des dizaines de grands-parents. 

On a sacrifié leur enfance
Me Marie Dosé, avocate de proches d'enfants français en Syrie

L'avocate assure que la DGSI suit de près les proches des Français partis pour la Syrie dès le départ de ceux-ci. Quant aux mineurs, "ils n'avaient pas 6 ans en entrant dans ces camps et la France les a abandonnés. Ils sont victimes du choix de leurs parents, et de celui de leur pays de les avoir laissés là-bas pendant des années. C’est l’histoire d’un immense gâchis, on a sacrifié leur enfance", accuse l’avocate. Elle estime par ailleurs que la création début mars d'un fichier consacré à ces enfants, destiné à assurer une "meilleure coordination" dans leur prise en charge selon un décret interministériel, est "parfaitement indigne et stigmatisant". "Encore une fois, cela revient à ne surtout pas les considérer comme victimes", martèle-t-elle. "Maintenant qu’ils sont sur le territoire, rattrapez-vous", tonne aussi Me Emmanuel Daoud.

Face à ces griefs, le ministère de la Justice revendique une évaluation approfondie de la situation des mineurs par le juge des enfants qui ordonne une mesure judiciaire d’investigation éducative (MJIE). Une procédure pouvant "prendre un peu de temps", pour "lui permettre de statuer en toute connaissance de cause sur l’opportunité du maintien de ses liens" avec leur mère. Il souligne aussi le délai nécessaire selon lui pour "évaluer la capacité de la famille élargie à prendre en compte les besoins spécifiques" de ces enfants.

Du côté du secrétariat d’État à l’Enfance, on affirme que "toutes les mères ont des nouvelles de leurs enfants", grâce notamment à "des correspondances, des visioconférences, des appels téléphoniques, des droits de visite", et que "des démarches sont en cours pour identifier des lieux de détention plus proches des lieux de résidence des enfants". Quant aux difficultés des professionnels de l’ASE, Charlotte Caubel assure qu'un éducateur de la PJJ est mis au soutien des équipes éducatives". "Des moyens ont été déployés pour accompagner ces enfants au mieux, je suis très attentive à ce qu’ils ne diminuent pas", s’engage-t-elle, sans en préciser l’ampleur. 

Suivre les enfants sur le territoire… et dans le temps

"Chacun défend quelque chose qui est juste et essentiel de sa fenêtre", constate Jacques Dayan. "La prise en charge globale est constamment mise en tension entre deux impératifs : le respect prioritaire des droits de l’enfant et la sécurité publique", souligne-t-il. Pour autant, le compromis trouvé entre les différents acteurs lui semble de "haute valeur", car toujours guidé selon lui "par l’intérêt supérieur de l’enfant".

Reste que de nombreux enjeux continuent de se poser, soulève-t-il. Au fur et à mesure des rapatriements, de plus en plus de départements prennent part au dispositif, avec, en creux, le risque que "la cohésion entre les équipes ne se délite", appuie le chercheur. "Un défi", de l’aveu même de la secrétaire d’État. Cette dispersion complique aussi le suivi des mineurs dans le temps, notamment au moment où les plus petits rentreront dans l’âge crucial de l’adolescence. Le gouvernement assure y travailler, mais l’étude de l’IHEMI et du CNRS relève un "angle mort" du dispositif dans "la trajectoire à long terme de ces mineurs". Sans oublier enfin le cas spécifique des pré-adolescents, plus nombreux parmi les derniers retours : ils nécessitent une attention toute particulière, ayant passé davantage de temps sur zone. 

Quant aux enfants français toujours présents en Syrie, leur sort suscite toutes les inquiétudes des familles et de leurs avocats. L’exécutif n’a pas souhaité préciser leur nombre, mais selon le rapport de l’IHEMI et du CNRS, 250 mineurs étaient encore sur place avant le premier rapatriement d’ampleur en juillet 2022. Après la vague de retour sur l'année écoulée, quelque 120 mineurs se trouveraient donc toujours sur place, des chiffres corroborés par le Collectif des Familles Unies, qui exhorte le gouvernement à ne pas les abandonner. "Le droit, à la fois français et international, ne permet pas de rapatrier des enfants contre l’avis des parents", a répondu de son côté le cabinet du Secrétariat d'État à l'enfance. Tout en précisant que "la porte n'est pas fermée" à des retours de familles sur une base individuelle, si des mères venaient finalement à manifester le souhait de rentrer.

* Le prénom a été modifié.


Maëlane LOAËC

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