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Nord Stream : "sabotage russe", "responsabilité américaine", des accusations mutuelles et un grand flou

Thomas Deszpot
Publié le 28 septembre 2022 à 18h32
JT Perso

Source : TF1 Info

Les fuites sur les gazoducs Nord Stream, probablement causées par un acte délibéré, attisent les tensions depuis près de 48 heures.
Plusieurs hypothèses sont avancées, accusant d'un côté la Russie, de l'autre les États-Unis, sans preuve tangible à ce stade.
Une enquête a été confiée au renseignement suédois.

Les fuites constatées sur les gazoducs Nord Stream n'auraient rien d'un accident. Il s'agirait en effet du résultat d'actes "délibérés", a assuré la Première ministre danoise en ce début de semaine. Sur ce point, les avis convergent : outre de puissantes explosions ressenties par les organismes de mesure de l'activité sismiques, le fait que trois fuites simultanées soient observées laisse peu de doute quant au caractère intentionnel derrière ces incidents. 

Reste à déterminer les responsables de ce sabotage, une mission délicate alors que les accusations se multiplient, le plus souvent sans même chercher à apporter de preuves.

Des dirigeants politiques prudents, mais suspicieux

Bien que Nord Stream soit en majorité détenu par l'entreprise russe Gazprom, Moscou est suspecté d'avoir pu orchestrer ce sabotage. Cela ne fait aucun doute pour les autorités ukrainiennes, qui ont évoqué une "attaque terroriste planifiée par la Russie et un acte d'agression contre l'Union européenne". La Pologne, sans la citer directement, a aussi visé la Russie. Le Premier ministre Mateusz Morawiecki a déploré "un acte de sabotage, qui marque probablement la prochaine étape de l'escalade de la situation en Ukraine". Le terme "sabotage" a été repris par Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Selon elle, "il est primordial d'enquêter sur les incidents et de faire toute la lumière sur les événements [...] Toute perturbation délibérée de l'infrastructure énergétique européenne active est inacceptable et entraînera la réponse la plus ferme possible", a-t-elle ajouté.

Suspectée, voire directement accusée, la Russie a fait savoir qu'elle se trouvait "extrêmement préoccupée" par ces fuites, ajoutant qu'il ne fallait exclure "aucune" hypothèse. "Il était assez prévisible" que certains mettent la Russie en cause, a déclaré à la presse le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Une situation "stupide et absurde", a-t-il ajouté. Pour se dédouaner, les autorités avancent qu'elles n'ont aucun intérêt à saboter les gazoducs. Les fuites touchant Nord Stream 1 et 2 se révèlent "problématiques pour nous, car les deux tubes sont remplis de gaz (russe) prêt à être pompé, et ce gaz coûte très cher. Maintenant, ce gaz est en train de s'échapper", a déclaré une source diplomatique. Moscou a par ailleurs répliqué et incité Joe Biden à fournir des explications, laissant entendre que les États-Unis pourraient se trouver derrière cette manœuvre. "L'Europe doit connaître la vérité", assure-t-on dans le camp russe.

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L'implication des Américains n'a pas été uniquement suggérée par la Russie. Un peu plus tôt, l'eurodéputé polonais Radoslaw Sikorski, ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères, postait sur son compte Twitter une photo accompagnée d'un très bref : "Merci les États-Unis". Laissant entendre que Washington aurait eu un rôle à jouer dans ces sabotages. À noter que l'élu, comme les Ukrainiens, n'apporte d'éléments de preuve permettant d'accréditer les scénarios défendus de chaque part.

Des déclarations de Joe Biden refont surface

En ligne, des théories plus ou moins crédibles sont avancées. Dans le camp des militants pro-russes, on voit par exemple dans des déclarations de Joe Biden une preuve manifeste de l'implication américaine. En février, avant le déclenchement de l'invasion de l'Ukraine, le président des États-Unis avait déclaré ceci : "Si la Russie envahit... Alors, il n'y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons fin." Relancé par une journaliste, qui lui demandait comment cela se déroulerait puisque "le projet est sous le contrôle de l'Allemagne", Joe Biden affichait sa confiance. "Je vous promets que nous pourrons le faire", avait-il rétorqué.

C'est en partie sur la base de ces déclarations que le Kremlin demande aujourd'hui des éclaircissements à Washington. "Le président américain est obligé de répondre à la question de savoir si les États-Unis ont mis à exécution leur menace", ont lancé les autorités russes. Pour autant, dans ses déclarations, le président américain menaçait uniquement Nord Stream 2, le gazoduc reliant la Russie à l'Allemagne. Ce dernier, finalisé sans pour autant être opérationnel, n'est pourtant pas le seul à avoir été visé par les possibles actes de sabotage. Nord Stream 1, inauguré en 2011, a en effet été également touché.

Un navire militaire américain présent dans la zone ?

Sur les réseaux sociaux, quelques heures suffisent pour que des théories se propagent. Des internautes, convaincus de la responsabilité américaine dans ce sabotage de gazoducs, ont ainsi partagé des images censées prouver la présente dans le périmètre des explosions de l'un des principaux navires militaires américains, l'USS Kearsarge (LHD-3). Ce navire "a achevé aujourd'hui des tâches dans la mer Baltique", indiquait un internaute au lendemain des sabotages, "il est situé à 30 km du site du sabotage présumé du gazoduc Nord Stream 1 et 50 km de Nord Stream 2".

Ce message a été relayé plusieurs milliers de fois en l'espace de 24 heures. - Capture écran Twitter

Plusieurs éléments incitent à contredire cette version des faits. Si des outils de suivi des navires en ligne permettent de retracer la localisation GPS de cet imposant bateau (257 mètres), la capture d'écran partagée sur les réseaux sociaux montre en réalité sa position plusieurs jours avant les explosions. Une carte diffusée par l'Institut naval des États-Unis montre que l'USS Kearsarge se trouvait en réalité à l'ouest des côtes britanniques lorsque les explosions ont été enregistrées, lundi soir. 

Par ailleurs, il suffit de quelques minutes pour trouver en ligne des cartes sur lesquelles figurent l'ensemble des navires américains circulant au large des côtes européennes. Ceux-ci se comptent par centaines, comme on peut le voir sur l'image ci-dessous.

Les navires étiquetés comme "militaires" sont très nombreux dans les eaux européennes. - Capture écran https://www.vesselfinder.com

Intervenant ce mercredi matin sur l'antenne de LCI, le général français Michel Yakovleff, ancien vice chef d'État-major du Shape (OTAN) a estimé qu'il ne fallait pas s'intéresser aux navires dans la zone. Pour lui, cette attaque a été réalisée par le biais d'un sous-marin, une "action d'État" ajoute-t-il, expliquant que cette thèse fait l'objet d'un "consensus d'experts". 

Le service de renseignement suédois a annoncé mercredi prendre la tête d'une enquête pour "sabotage aggravé" après les explosions de lundi, suspectées d'avoir provoqué les fuites sur les gazoducs Nord Stream en mer Baltique.

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