Trois ans après l'explosion meurtrière survenue dans le port de Beyrouth, l'enquête judiciaire patine.
Les autorités libanaises sont accusées d'avoir entravé le cours de la justice, alors que le pays est miné par une crise économique et les divisions politiques.
Elles refusent par ailleurs l'ouverture d'une enquête internationale.

"Ceci n'est pas un crime." Les silos effondrés du port de Beyrouth sont affichés en première page du célèbre quotidien libanais L'Orient-Le Jour, symboles de l'explosion meurtrière survenue il y a tout juste trois ans. En titre, le journal se désole de l'immobilisme de l'enquête judiciaire, portant en Une la voix du collectif des familles des victimes, qui se bat inlassablement depuis trois ans pour réclamer justice. Un appel qui à ce jour reste lettre morte.

Car l'espoir s'amenuise quant à la possibilité de faire un jour la lumière sur ce drame et d'en juger les responsables. La faute, selon le collectif, à des pressions politiques qui ont entravé le cours de la justice, dans ce pays marqué par une crise économique et les divisions à la tête de l'État qui se répercutent sur le système judiciaire. 

À la suite du drame, le 4 août 2020, un premier juge avait effectivement été chargé de l'enquête. Mais il a dû rapidement jeter l'éponge après avoir inculpé l'ex-Premier ministre Hassan Diab et trois anciens ministres. Son successeur, Tarek Bitar, s'est à son tour attaqué à des responsables politiques, mais le Parlement a refusé de lever l'immunité de députés inculpés, le ministère de l'Intérieur s'est opposé à l'interrogatoire de hauts gradés, et les forces de sécurité ont refusé d'exécuter des mandats d'arrêt.

Le juge a par conséquent été contraint de suspendre son enquête pendant 13 mois, en raison de dizaines de poursuites à son encontre de la part de responsables politiques et d'intenses pressions. En janvier dernier, il a repris son travail à la surprise générale. Il a alors été poursuivi pour insubordination par le procureur général après avoir inculpé plusieurs personnalités de haut rang, une première dans l'histoire du Liban. Le procureur a également ordonné la libération des 17 personnes détenues sans jugement depuis la gigantesque explosion.

L'impasse de l'enquête nationale

Même si le juge Tarek Bitar n'a plus remis les pieds au palais de justice depuis des mois, son investigation "se poursuit", a assuré à l'AFP un expert juridique qui a requis l'anonymat pour des raisons de sécurité. Selon cette source, le juge serait déterminé à poursuivre son travail jusqu'à rendre son acte d'accusation, soulignant qu'il en avait fait la promesse aux familles des victimes. Pour autant, l'enquête semble plus que jamais dans l'impasse.

Faute d'avancée, les familles des plus de 220 personnes mortes lors de l'explosion, en plus des 6500 qui ont été blessées, espèrent toujours qu'une enquête internationale puisse s'ouvrir. "À l'occasion du troisième anniversaire de l'explosion, nous ne sommes encore loin d'avoir obtenu justice ou que des comptes soient rendus pour cette catastrophe qui a détruit la moitié de la capitale", ont constaté 300 ONG, dont Human Rights Watch (HRW) et Amnesty International, auxquelles se sont jointes des familles de victimes dans une lettre où elles ont renouvelé leur souhait d'une commission d'enquête internationale.

"Faire la vérité sur ce qui s'est passé le 4 août 2020 est le seul moyen d'éviter qu'une telle tragédie ne se reproduise à l'avenir et est essentiel pour garantir une réparation après la tragédie survenue ce jour-là", ont affirmé ces différents acteurs. Mais jusque-là, les autorités libanaises ont toujours refusé qu'une enquête internationale soit ouverte.

Côté français, cet appel à la justice a été relayé par le ministère des Affaires étrangères. Dans un communiqué, le Quai d'Orsay a assuré que "la France n’oublie pas les victimes et exprime sa solidarité à leurs familles et proches". "Les Libanais attendent que toute la lumière soit faite sur cette explosion. La France souhaite que la justice libanaise puisse reprendre l’enquête ouverte en toute transparence, à l’abri de toute interférence politique", a-t-il été ajouté. Un appel que les Libanais ont tenté d'exprimer dans la rue en manifestant ce vendredi 4 août après-midi, tentant par tous les moyens de se faire entendre par leur classe dirigeante.


Aurélie LOEK

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