En difficulté en Ukraine, Poutine choisit l'escalade

Guerre en Ukraine : pourquoi Vladimir Poutine affirme-t-il que des "néonazis" sont au pouvoir à Kiev ?

Maëlane Loaëc
Publié le 25 février 2022 à 21h32, mis à jour le 2 mars 2022 à 7h17
JT Perso

Source : TF1 Info

Le dirigeant russe a affirmé vouloir "dénazifier" le gouvernement ukrainien, responsable selon lui d'un "génocide" contre les séparatistes pro-russes.
Des allégations fausses, destinées à légitimer l'attaque russe et placer les Russes, affaiblis ces dernières années, en sauveurs.

"Une clique de drogués et de néonazis" : ce vendredi après-midi, Vladimir Poutine a à nouveau lancé une charge très virulente à l'égard du gouvernement ukrainien, qu'il avait déjà accusé, dans la nuit de mercredi à jeudi, d'orchestrer un "génocide" des populations des territoires séparatistes pro-russes. Une stratégie visant à discréditer l'ennemi pour justifier l'invasion russe, "susceptible alors de rendre service à l’humanité toute entière", analyse Bertrand Badie, professeur émérite des universités à Sciences Po et politologue spécialiste des relations internationales. 

"Historiquement, cette rhétorique pour légitimer l'attaque ne se vérifie pas, mais elle se nourrit de la complexité de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale dans la région, qui s’applique en revanche tout aussi à la Russie", explique l'historienne Isabelle Davion, maîtresse de conférences à Sorbonne-Université et conseillère historique du récent documentaire Vivre dans l’Allemagne en guerre. Pour appuyer ses accusations, Vladimir Poutine renvoie en effet à la collaboration de certains Ukrainiens avec le IIIe Reich, mais passe sous silence les raisons derrière cette adhésion.

"Les nationalistes ukrainiens n’ont absolument aucune raison de se revendiquer nazi"

"Une partie des Ukrainiens a accueilli les nazis comme des libérateurs de la terreur stalinienne", qui avait notamment coûté la vie à plusieurs millions d'Ukrainiens en créant une grande famine en 1932-1933, explique la spécialiste. Par ailleurs, si des Ukrainiens nationalistes se sont enrôlés dans la Wehrmacht, ils n'étaient pas les seuls. "Il y a eu une confusion mentale entre un nationalisme ukrainien dirigé contre l’URSS et celui rallié à l’Allemagne nazie, mais c'est aussi le cas en Croatie, en Slovaquie, dans de nombreux pays d’Europe centrale et orientale", ajoute Bertrand Badie. 

Aujourd'hui, le contexte a bien changé. "Les nationalistes ukrainiens, sauf une fraction extrême, n’ont absolument aucune raison, ni stratégique ni idéologique, de se revendiquer comme nazi", poursuit l'expert. Rien ne permet d'affirmer que des "néonazis" figurent dans le régime ukrainien actuel, malgré des accusations à l'encontre du régiment Azov notamment. 

L'extrême droite, qui comprend une frange qui peut être néonazie, est certes forte en Ukraine et a été assez active lors des manifestations contre le pouvoir russe de Maïdan en 2013-2014. Mais elle reste marginale - le parti Svoboda a rassemblé 10% des voix lors des élections législatives de 2012 -, pas plus significative que dans d'autres pays européens selon le politiste, et surtout, le parti au pouvoir actuellement n'en fait pas partie.

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Par ailleurs, Vladimir Poutine balaye le fait que l'URSS elle-même, qui a collaboré jusqu'en 1941 avec Hitler, a vu quelques Soviétiques s'engager dans l'armée nazie. Cette mémoire est totalement gommée en Russie, et ceux qui voudraient la rappeler muselés par une loi de 2014, qui interdit d'aborder certains évènements historiques. "Pour le régime de Poutine, les divergences politiques nuisent au patriotisme", résume Isabelle Davion. 

Censurer tout récit alternatif permet à Vladimir Poutine d'idéaliser le rôle de l'URSS dans la lutte contre le nazisme pendant la Seconde Guerre Mondiale, "une obsession" du dirigeant russe depuis plusieurs années. "Ce thème de la grande guerre patriotique est utilisé comme un instrument de légitimation de son pouvoir, pour augmenter sa côte de popularité et justifier la guerre", explique l'historienne, qui voit dans "le besoin d'activer ce levier" le signe que le conflit "n’est pas populaire en Russie"

Nostalgie impériale et charge contre l'Occident

Cette stratégie permet aussi d'envoyer un message bien plus large aux pays étrangers, qui dépasse le conflit entre deux nations. L'objectif de "dénazification", que brandit Vladimir Poutine, était à l'ordre du jour de la conférence de Yalta, qui rassemblait en 1945 les Alliés, dont l'URSS, pour organiser le monde après la défaite allemande. "Poutine envie cette mission salvatrice et cette puissance dont jouissait alors Moscou, et veut rétablir un ordre international dans lequel la Russie est un acteur majeur", explique Bertrand Badie. En bref, "du recyclage", abonde Isabelle Davion. 

Plus largement, Vladimir Poutine vise aussi les Occidentaux, estimant qu'ils ont fait de l'Ukraine une arme anti-russe et sont eux-mêmes successeurs du nazisme et du fascisme. Une stratégie déjà déployée par le bloc soviétique pendant la guerre froide, pour construire sa légitimité en opposition à Washington et ses partenaires. "C'est une rhétorique très enracinée : l'URSS a toujours considéré que le nazisme venait de l'Occident, trouvant son origine en Allemagne, et qu'après la guerre, les Alliés ont absorbé les structures nazies de l'Allemagne de l'Ouest pour les retourner contre Moscou, au lieu de les dissoudre", explique Isabelle Davion. 

Quant à l'accusation de génocide, qui ne s'appuie sur aucun fait, elle permet de "déclencher un sentiment d’horreur et d’émotion, c’est l’ultime dramatisation", relève l'historienne. "Cette stratégie permet de déminer la réponse ukrainienne, car même si l’Ukraine répondait en brandissant le génocide de 1932-1933, cette fois-ci bien réel, on renverrait les deux accusations dos à dos et on finirait par banaliser le terme génocide, que la Russie a utilisé en premier", analyse-t-elle.

L'Ukraine et ses alliés reprennent les mêmes accusations

Du côté ukrainien, on brandit en effet la même accusation de nazisme : Volodomyr Zelensky a comparé l'attaque du Kremlin avec celle de la Pologne par l'Allemagne nazie, en septembre 1939. Jeudi, le compte officiel de son gouvernement a même publié une caricature représentant Hitler couvant de sa main Vladimir Poutine. Ce dernier "se comporte comme les nazis", a même accusé vendredi Peter Stano, porte-parole du chef de la diplomatie de l'UE Josep Borrell.

"Sur la mécanique d'invasion, la comparaison est exacte", estime Isabelle Davion, qui reconnaît toutefois que le recours aux mêmes vocables participe à cette "dramatisation ultime de la situation". "Sous la guerre froide, l’engagement communiste se définissait comme l’opposant à l’extrême-droite. Les dirigeants ukrainiens, qui ont évolué sous le régime soviétique, sont aussi un peu issus de cette culture et utilisent l’épouvantail nazi comme stigmatisation", estime de son côté Bertrand Badie. Des saillies confirmant qu'encore aujourd'hui, "le nazisme est resté le meilleur emblème de la diabolisation".


Maëlane Loaëc

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