La situation dans la ville de Bakhmout est "très compliquée", de l'aveu des autorités ukrainiennes.
Cette localité de l'est du pays est au cœur d'intenses combats depuis des mois.
La ville, élevée au rang de "forteresse" par Zelensky, est aussi devenue un enjeu de propagande pour les deux camps.

Elle est au cœur d'intenses combat depuis des mois. La ville de Bakhmout, située dans la région du Donbass, est devenue l'un des symboles de la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine. Depuis des mois, l'armée de Vladimir Poutine tente de prendre cette localité de l'est, sans succès jusqu'à présent, alors que les forces de Kiev cherchent à résister coûte que coûte. 

En décembre, en visitant cette ville qui était connue pour ses mines de sel et son vin pétillant, Volodymyr Zelensky avait évoqué la "forteresse Bakhmout".  Pourtant, l'importance stratégique de cette ville est largement contestée par les experts militaires. TF1info fait le point sur les enjeux autour de Bakhmout.

Un "verrou" vers d'autres villes ?

La ville est située dans le bassin minier du Donbass, au cœur de l'offensive menée par la Russie. Située à 80 kilomètres au nord de Donestk et à 100 kilomètres à l'ouest de Lougansk, elle était habitée par près de 70.000 personnes avant le début du conflit, le 24 février 2022. La prise de cette localité fait partie d'une stratégie globale de l'armée de Vladimir Poutine : "Le commandement russe veut contrôler toute la région de Donetsk, et Bakhmout est la principale porte d’entrée vers Sloviansk et Kramatorsk", deux villes importantes du Donbass, détaille auprès de l’AFP Michael Kofman, directeur des études sur la Russie au CNA, un institut de recherche américain. 

Dans un entretien au Figaro début février, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, avait d'ailleurs estimé que si les Russes prenaient Bakhmout, ils auraient "un avantage" et voudraient "aller plus loin". Pourtant, cette importance reste contestée par d'autres experts, un responsable occidental interrogé par l'AFP se disant même "perplexe" face aux objectifs russes autour de la localité. Il faut dire que, stratégiquement, la prise de la ville en elle-même n'est pas primordiale : l'armée ukrainienne peut utiliser d'autres axes pour acheminer son ravitaillement vers le Donbass tandis que la localité est déjà détruite à près de 80%, selon certains sites d'information ukrainiens.

Par ailleurs, depuis des mois, les forces ukrainiennes continuent de résister à l'armée russe et aux forces du groupe Wagner, également engagées sur le terrain. La bataille de Bakhmout semble s'enliser alors que les gains restent faibles, Wagner ayant revendiqué la prise de quelques localités autour de la ville, comme Soledar en janvier, Krasna Gora en février, ou encore Iaguidné, située aux portes de la ville, fin février, sans réelle avancée sur Bakhmout elle-même.

Pour les deux camps, un enjeu de propagande

Plus que sa dimension stratégique, la bataille de Bakhmout a, en réalité, pris une dimension symbolique, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce que depuis le début de sa guerre en Ukraine, la Russie n'a que peu de victoires à présenter à sa population, dans une "opération spéciale" qui ne devait durer que quelques jours. Pire, la reprise de Kherson par l'armée ukrainienne, début novembre, a été un véritable revers pour Moscou, dont les militaires ont été forcés de battre en retraite. D'où la volonté de Vladimir Poutine de miser sur le Donbass et Bakhmout pour "vendre" une victoire aux Russes. 

Selon certains observateurs, la bataille de Bakhmout illustre davantage la volonté de la Russie d'enregistrer une première victoire depuis les prises de Severodonetsk et Lyssytahnsk au début de l'été dernier. "Les Russes poursuivent leur offensive pour détourner l’attention dans les médias des revers de cet automne", estime auprès de l'AFP Mykola Bielieskov, chercheur à l’Institut national pour les études stratégiques de Kiev. Cette victoire est également recherchée par les mercenaires du groupe privé Wagner, qui y combattent, leur patron, Evgueni Prigojine, voulant offrir une victoire à la Russie après les récents revers.

Selon les experts, faire plier l’Ukraine dans cette localité, après de si longs combats, pourrait aussi permettre Moscou d'alimenter un peu plus sa propagande en faisant de Bakhmout le symbole que les Russes continuent d'avancer et que cette guerre n'est pas vaine. D'autant que la ville est l'un des seuls endroits en Ukraine dans lequel l'armée du Kremlin est encore offensive. 

Une stratégie coûteuse... des deux côtés

Les combats acharnés entre les deux camps autour de Bakhmout pourraient même être contreproductifs, pour Kiev comme pour Moscou. Selon le groupe de réflexion américain Institute for the Study of War (ISW), qui analyse au jour le jour les évolutions sur le front, "les efforts russes autour de Bakhmout montrent que les (troupes de Moscou) ont fondamentalement échoué à tirer des leçons" des autres batailles où ils avaient perdu beaucoup de forces. Pour l’ISW, l’obsession russe pour Bakhmout a même permis aux Ukrainiens de mener d’autres offensives, réussies, à d’autres endroits de la ligne de front où la concentration de troupes était moindre.

Côté ukrainien, un haut responsable de l'administration américaine a averti Kiev que donner la priorité aux combats à Bakhmout entravait l'Ukraine dans sa tâche essentielle de préparation d'une offensive stratégique contre les Russes dans le sud du pays au printemps. Dans la localité, plus les combats s'inscrivent dans la durée, plus la situation pourrait jouer en la faveur de la Russie, qui dispose de ressources d'artillerie plus importantes et d'un avantage numérique en termes de troupes, a-t-il justifié, en parlant sous couvert de l'anonymat et en demandant à ne pas être directement cité.

D'autant qu'une victoire russe à Bakhmout n'entraînerait pas de tournant significatif dans la guerre, les forces ukrainiennes pouvant se retirer sur des positions plus faciles à défendre. "Même s'ils parviennent (à prendre) Bakhmout et Soledar, ça ne changera pas la dynamique stratégique sur le champ de bataille", a de son côté récemment estimé le porte-parole de la sécurité nationale de la Maison Blanche, John Kirby. Cela ne veut pas dire que les Ukrainiens "seraient soudainement sur la défensive et en train de perdre".


A.B. avec AFP

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