Des articles similaires à ceux du "Parisien" diffusent des fausses informations sur l'Ukraine depuis plusieurs semaines.
Le quotidien de la capitale n'est pas le premier à être ainsi plagié.
Retour sur cette stratégie de désinformation qui sert la propagande russe.

Il faut avoir l'œil aguerri pour ne pas se faire avoir. Depuis le 28 avril, plusieurs comptes perméables au récit de Moscou relaient un article sur un prétendu "exode massif" des Ukrainiens "pour échapper à l'esclavage militaire". "Les Ukrainiens tentent d'échapper à une mort imminente sur le front", peut-on lire en tête de cet article qui aurait été publié par Le Parisien. Mais si le site ressemble en tout point à celui du quotidien français, il s'agit en fait d'un plagiat. Une copie dont l'objectif est de diffuser sciemment la propagande russe.

Un site à l'identique, une tonalité bien différente

Parmi ceux qui ont publié cet article, on trouve l'ancien sénateur Yves Pozzo di Borgo, un acteur de la désinformation pro-russe, notamment visé par une enquête pour corruption en lien avec la Russie. Sauf qu'ici, l'article qu'il partage donne l'impression de provenir du quotidien francilien. La charte graphique est exactement la même, et des liens en fin de texte renvoient à d'autres pages du journal. "C'est un site qui ressemble en tout point au Parisien", a ainsi reconnu le quotidien le 11 mai, "à l'exception de son contenu". 

Car l'article en question est un enchainement de fausses informations et d'arguments pro-russes. Dans un français à la syntaxe douteuse, l'auteur écrit que "l'évasion de la mobilisation et la désertion sont depuis longtemps répandues en Ukraine", sans qu'aucune donnée ne vienne corroborer cette information. "Les pertes effroyables subies par l'armée ukrainienne ont montré aux Ukrainiens ordinaires à quel point leurs chances de revenir vivants du front étaient minces", poursuit le faux article, concluant même que la contre-offensive prévue par Kiev sera menée par "des soldats de l'armée ukrainienne non entraînés" contre des "soldats de l'armée russe bien entraînés". 

A gauche, la version plagiée du Parisien qui sert la propagande russe. A droite, un article du quotidien.
A gauche, la version plagiée du Parisien qui sert la propagande russe. A droite, un article du quotidien. - Captures d'écran

Au-delà de la tonalité de l'article, un autre indice vient rompre l'illusion : l'adresse du site. Comme le prouvent les photos ci-dessus, l'extension du nom de domaine - à savoir ces quelques lettres situées après le nom du site - n'est pas celle du site officiel du Parisien. Ici, au lieu du suffixe ".fr" indiquant qu'il s'agit d'un site web français, le site utilise l'extension "ltd", réservée aux "sociétés à responsabilité limitée". Une technique surnommée du "typosquattage". L'opération consiste à inciter les internautes à visiter des sites Web malveillants dont l'URL, volée à celle de sites légitimes, cache une erreur. En tout, pas moins de 21 articles ont été publiés sur le média frauduleux entre le 17 février et le 19 avril, selon un décompte réalisé par M82 project, un collectif spécialisé sur les questions de cybersécurité. Parmi les sujets abordés, celui d'une France prétendument malmenée pour avoir mis fin à la "coopération" historique avec la Russie, le "cauchemar" pour l'Occident que représenterait une alliance sino-russe ou encore le "simulacre de procès" intenté à Vladimir Poutine.

Mais le Parisien n'est pas le premier titre à découvrir son clone russe. Avant lui, en France, 20 Minutes et Le Monde avaient été impactés. Et au-delà de nos frontières, le Guardian au Royaume-Uni ou le média allemand Politik avaient aussi été touchés, tout comme l'agence ukrainienne RBC. En tout, l'organisation EU Disinfo Lab avait décompté pas moins de 17 sites de médias européens falsifiés entre mai et septembre 2022. Une campagne baptisée "Doppelganger" - "sosie"  en allemand - par cette ONG spécialiste de lutte contre la désinformation. Et qui est visiblement toujours en cours. 

Une "opération russe" déjà démantelée

Alors, qui se cache derrière cette opération ? "Il est impossible en l'état de remonter jusqu'au créateur de ce faux site", a regretté Le Parisien après avoir annoncé un dépôt de plainte pour récupérer le nom de domaine. Car les informations liées au nom de domaine déposé le 2 février dernier ont été "expurgées pour des raisons de confidentialité". Ceci dit, de nombreux indices laissent percevoir la trace de Moscou dans cette campagne de manipulation de l'information. 

Tout d'abord, il est difficile de ne pas suspecter la Russie, tant les articles sur ces différents clones sont mono-thématiques. Ensuite, au-delà du récit, c'est la méthode qui conduit jusqu'à Moscou. Car il faut savoir que ces faux articles ne sont pas facilement disponibles. Le site n'est pas référencé sur Google et il ne dispose pas de page d'accueil à proprement parler. Ce qui signifie qu'il est nécessaire de disposer du lien exact pour le trouver. Pour diffuser ces pages, leurs auteurs les ont donc mises en avant sur Facebook, à grands coups de publications sponsorisées.

LES VÉRIFICATEURS - Les trolls, l'autre armée de la propagande russeSource : TF1 Info

C'est ce qu'a révélé en août dernier la presse allemande. De faux comptes, dont les photos étaient créées par l'intelligence artificielle, diffusaient des messages mis en avant sur Facebook contre des financements. Les liens contenus dans ces messages pointaient vers un premier site, qui redirigeait ensuite immédiatement vers le clone d'un média. Si les acteurs à l'origine de l'opération ont utilisé divers moyens techniques pour dissimuler leur identité, les noms de fichiers étaient en russe, tout comme les métadonnées des vidéos. Autant d'éléments qui suggéraient une campagne menée par un acteur pro-Kremlin. Une hypothèse confirmée quelques semaines plus tard. Le 27 septembre, le groupe Meta annonçait le démantèlement d'un réseau engagé dans "l'opération russe la plus importante et la plus complexe" que la société ait observée depuis le début de la guerre en Ukraine. 

C'est exactement cette méthode qui est utilisée aujourd'hui, comme le prouve la publication ci-dessus. Huit mois après cette première alerte, c'est encore une fois sur Facebook que sévit la désinformation sponsorisée. Avant de se propager sur l'ensemble des réseaux sociaux.

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Felicia SIDERIS

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