"Le temps joue en faveur de la Russie" : pourquoi Poutine joue la montre, deux ans après le début du conflit en Ukraine

Publié le 23 février 2024 à 14h28, mis à jour le 23 février 2024 à 14h58

Source : TF1 Info

Vladimir Poutine mise sur un calendrier favorable ces prochains mois pour progresser sur le front ukrainien.
L'aide européenne, qui a pris du retard, pourrait en outre pâtir des divisions au sein des 27.
L'hôte du Kremlin verrait également d'un bon œil le retour aux affaires de Donald Trump, en novembre prochain.

Visionnaire, Jens Stoltenberg ? Dès décembre 2022 et alors que Moscou essuyait des revers en Ukraine, le patron de l'Otan jouait les oiseaux de mauvais augure : "Nous ne devons pas sous-estimer la Russie. Elle se prépare pour une guerre longue". Quatorze mois plus tard et à l'heure où le conflit entre dans sa troisième année, difficile de donner tort au secrétaire général : l'armée de Vladimir Poutine reprend des couleurs sur le front. Et observe ses adversaires se tirer des balles dans le pied, minés par leurs divisions ou leurs calendriers internes.

Les premières semaines de l'année 2024 illustrent cette nouvelle donne : Moscou a remporté une victoire symbolique en s'emparant d'Avdiivka, dans le Donbass. Puis le village de Pobeda, également dans l'est, serait tombé jeudi dans l'escarcelle des Russes. Une journée compliquée pour l'armée de Kiev, qui a recensé une centaine d'attaques en 24h dans plusieurs zones. Volodymyr Zelensky le reconnaît lui-même : fragilisée par l'échec de sa contre-offensive estivale, son armée fait face à une situation "extrêmement difficile" sur le front.

Les Russes se sont préparés à une guerre d'attrition
Arnaud Dubien

Le président ukrainien l'assure, seul un soutien accru à une Ukraine bientôt à court de munitions peut changer la donne. Surtout que le compte n'y est pas. L'UE avait promis de fournir à Kiev un million d'obus au cours de l'année écoulée, mais ne devrait atteindre qu'un peu plus de la moitié de cet objectif d'ici la date butoir fixée en mars. Un retard qui s'explique par l'incapacité des alliés à mettre leur économie en ordre de marche dès 2022. Contrairement à Moscou qui, comme l'explique à TF1info Arnaud Dubien, directeur de l'Observatoire franco-russe, a imposé à son industrie de participer à l'effort de guerre. "Poutine a compris que son opération spéciale en février 2022 était un échec et il en a pris acte rapidement. Les Russes se sont préparés à une guerre d'attrition et s'en donnent les moyens, contrairement à ce que les Occidentaux pensaient. Pour Moscou, l'Ukraine est probablement plus importante qu'elle ne l'est pour nous. Elle considère qu'elle atteindra ses objectifs tôt ou tard." 

Un retour de Trump aux affaires, "cerise sur le gateau" pour Poutine

Selon ce chercheur, le facteur temps "joue en faveur de la Russie". Ne serait-ce que d'un point de vue démographique : malgré des pertes estimées à 120.000 morts selon Washington, Moscou dispose de "réserves". Elle a pu recruter près d'un demi-million d'hommes en 2023 et encore environ 53.000 en janvier 2024, selon des chiffres officiels. À l'inverse, les problèmes s'accumulent pour Kiev, qui a vu les rangs de son armée décimée par sa contre-offensive de l'été 2023 et ne parvient pas à les regarnir.

"Poutine dispose d'une fenêtre de 18 mois potentiellement favorable", décrypte Arnaud Dubien. "Il y a une érosion du soutien à Zelensky en Ukraine, où les hommes sous le drapeau veulent rentrer alors que les autres ne veulent pas forcément aller se battre, mais aussi au niveau du soutien occidental. En parallèle, on observe une montée en puissance de la production militaire russe." L'hôte du Kremlin aurait ainsi pris de l'avance, le temps par exemple que les avions de combat comme les F-16 promis par les Occidentaux ne soient opérationnels et que l'économie de guerre ne rattrape son retard. Encore faut-il que le principal allié de Kiev ne lui fasse pas faux bond.

L'élection américaine de novembre prochain est en effet scrutée de près par Vladimir Poutine, bien conscient qu'un retour de Donald Trump aux affaires pourrait impacter le cours de la guerre. Le milliardaire, qui a assuré qu'il était capable de mettre fin au conflit "en 24 heures" s'il était réélu, pourrait-il couper l'aide à l'Ukraine ? Certains le redoutent. En outre, ses dernières attaques contre les mauvais payeurs de l'Otan augurent mal de sa solidarité avec les membres de l'Alliance face à une éventuelle agression russe. 

"Pour les Russes, l'élection de Trump serait la cerise sur le gâteau. Indépendamment de ce qu'il voudra faire, il incarne un élément de turbulence dans le système occidental. Et cela est bon à prendre pour le Kremlin", relève Arnaud Dubien. Selon ce dernier, le futur président américain - démocrate ou républicain – prendra surtout en considération l'évolution du conflit d'ici un an avant, éventuellement, de forcer la main à Kiev si son armée venait à perdre du terrain. "On peut penser qu'il y aura des pressions pour négocier si les choses évoluent défavorablement pour les Ukrainiens sur le front. Sauf que, si c'est Trump, cela sera peut-être plus brutal avec tout le monde, y compris les Européens."

La Maison Blanche n'est pas le seul lieu de pouvoir sur lequel le Kremlin va garder un œil ces prochains mois. Du côté de Bruxelles, le Parlement européen va changer de présidence, comme tous les six mois, en juillet prochain. Or le futur maître des lieux n'est autre que le président hongrois Viktor Orban. Lequel, depuis le début de l'offensive russe en Ukraine, refuse d'aider Kiev militairement, blâme la politique de sanctions contre Moscou et maintien des liens avec le Kremlin.


Thomas GUIEN

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