Alors que des compagnies pétrolières quittent le pays, la place de TotalEnergies interroge.
Si l’État pourrait exiger de l’entreprise qu’elle parte, il n’en a pas été décidé ainsi pour l’instant.
D’ici là, TotalEnergies arrête d’investir dans de nouveaux projets.

Après BP et Shell, voilà que la société ExxonMobil met un terme à ses activités en Russie, compte tenu du conflit en Ukraine. Mais qu’en est-il de TotalEnergies (ex-Total) ? L’entreprise française peut-elle rester et si oui, l’État songe-t-il à la faire changer d’avis ? En a-t-il seulement les moyens ? La question s’est posée mardi 1er mars lorsque le ministre de l’Économie, invitée de France Info, a affiché une position ferme à l’égard du géant français, implanté en Russie depuis 1991. Bruno Le Maire a vu "un problème de principe à travailler avec toute personnalité politique ou économique proche du pouvoir russe" avant d’indiquer qu’il allait bientôt échanger avec le président de TotalEnergies, Patrick Pouyanné. 

D’après nos informations, cette conversation a bien eu lieu, ainsi qu’avec l’Élysée qui a pris acte de la position officielle de l’entreprise : tout en condamnant "l’agression militaire de la Russie contre l’Ukraine" et avec l’intention de respecter les sanctions européennes prises contre Moscou, "quelles que soient les conséquences", TotalEnergies ne se retire pas du pays. Le groupe consent toutefois à ne plus investir dans de nouveaux projets. Ce qui n’inclut pas le projet gazier Artic LNG 2, dont la mise en service est prévue d’ici à 2023 et qui est mené principalement par le groupe russe Novatek, possédé à 20% par TotalEnergies. 

Contactée, l’entreprise réaffirme sa position qui n’a pas prévu d’évoluer. À propos de l’échange avec Bercy, elle nous indique simplement avoir "partagé sa position sur la Russie avec les autorités françaises, qui l’ont bien comprise". En effet, ce jeudi 3 mars, le ton avait changé vis-à-vis du pétrolier français. Sur France Info, Gabriel Attal s’est contenté d’expliquer que Total était "une entreprise privée" et qu’il lui était demandée, comme aux autres entreprises françaises, "d'appliquer les sanctions qui sont décidées". 

Moscou, "clé de voute de la stratégie"

Pour l’économiste Maxime Combes, ancien porte-parole d’Attac France, "la Russie est la clé de voute de la stratégie industrielle" du groupe. Celui-ci n’aurait donc aucun intérêt à quitter le pays à cause de la guerre. Pour rappel, son activité russe représente 24% des réserves du groupe et 16% de sa production. Or, d’après l’économiste qui vient juste d’aider à rédiger une note sur le sujet, "en ayant promu les intérêts de TotalEnergies auprès de Vladimir Poutine, l'Élysée et Bercy sont coresponsables du refus de TotalEnergies de quitter la Russie". Maxime Combes prend pour exemple un déplacement d'Emmanuel Macron à Moscou en 2018 à la suite duquel "TotalEnergies a obtenu une participation directe entre 10% et 15% dans tous les futurs projets GNL de Novatek situés sur les péninsules de Yamal et de Gydan". 

Patrick Pouyanné et Vladimir Poutine en 2014, dans la résidence du président russe de Sochi
Patrick Pouyanné et Vladimir Poutine en 2014, dans la résidence du président russe de Sochi - ALEXEI DRUZHININ / RIA NOVOSTI / AFP

Or, tout cela ne serait qu’une question de volonté politique, à en croire les différents interlocuteurs avec qui nous avons pu discuter. S’il le voulait, l’État pourrait agir sur les "garanties à l'export" pour contraindre TotalEnergies -ces financements qui sont octroyés par la banque publique d’investissement Bpifrance au nom de l’État pour favoriser les projets à l’étranger. Il est déjà arrivé que la France refuse de soutenir TotalEnergies en Russie, comme récemment dans le cadre du projet Artic LNG 2. Ces garanties à l’export sont un véritable levier, considère Maxime Combes. Il accorde aussi à l’État un véritable pouvoir de pression politique. "Quand Macron se déplace dans un pays clé en matière d’énergie fossile, Patrick Pouyanné est dans les valises", résume-t-il.

La mise en place de sanctions plus contraignantes reste aussi une option. "Pour qu’une entreprise s’extrait d’un pays hautement stratégique, il faut lui donner un prétexte. Cela passe par des sanctions", nous indique une source travaillant dans le secteur pétrolier. Autrement dit, des sanctions qui viseraient le gaz, et donc l’activité première de TotalEnergies en Russie, offriraient au groupe une porte de sortie sans se mettre les marchés à dos. Une hypothèse à considérer alors que la compagnie a assuré respecter les sanctions européennes, peu importe leurs "conséquences". Sollicité, Bercy n'est pas revenu vers nous pour l'instant.

Mais un précédent existe chez TotalEnergies avec la Birmanie. Après un an de junte militaire, le groupe français s’est résigné en décembre dernier à quitter le pays après avoir mis en avant des violations des droits humains. Mais cela n’avait rien à voir avec une quelconque action des autorités, d’après Le Monde qui rapporte plutôt des pressions des ONG sur les petits actionnaires du groupe. Début 2021, au moment du putsch dans le pays, le gouvernement s’était aligné là aussi sur la position du groupe pétrolier, défendant sa présence sur place. 

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Caroline QUEVRAIN

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