Lancé par une initiative privée, le "régiment immortel" a été repris à son compte par le Kremlin.
Largement développé depuis, ce concept est devenu au fil des années une arme de choix pour le régime de Vladimir Poutine.

L'instrumentalisation à son paroxysme. Contrairement à la France, la Russie commémore la fin de la Seconde Guerre mondiale le 9 mai. L'armée nazie a officiellement déposé les armes le 7 mai 1945. Sous la houlette du général américain Eisenhower, le général Alfred Jodl signe l'acte de la capitulation sans condition à Reims. Mais Joseph Staline, alors dirigeant de l'URSS, souhaite un second acte de capitulation, ratifié à Berlin où l'Armée rouge est entrée en premier. Cette signature intervient le 8 mai 1945 à 23h01, soit le 9 mai à 1h01 à Moscou, en raison du décalage horaire. C'est donc à cette date que la Russie célèbre la fin de la "Grande Guerre patriotique". Un conflit qui a coûté la vie à plus de 26 millions de Soviétiques. 

Un jour férié à l'importance croissante

Le 9 mai a pris une dimension d'autant plus importante en 1965 lorsque Léonid Brejnev lui a donné un caractère férié. Depuis ce moment, le succès contre les nazis est fêté, chaque année, en grande pompe. Un énorme défilé militaire est organisé par le Kremlin et des célébrations prennent place dans de nombreuses villes du pays. 

Au cœur de ces festivités, une manifestation prend de l'ampleur depuis quelques années : le "régiment immortel". Il trouve ses racines dans le défilé, en 1965, des élèves d'une école de Novossibirsk (Sud) avec des portraits de vétérans. À l'origine, il s'agissait donc d'abord d'une cérémonie purement civile et informelle de personnes se remémorant leurs ancêtres tombés pendant la Seconde Guerre mondiale. Quelques années plus tard, à l'époque de la Perestroïka (1985 à 1991) de Mikhaïl Gorbatchev, les citoyens prennent l'habitude de suivre les défilés militaires officiels en exhibant des portraits de leurs pères, grands-pères ou même arrière-grands-pères ayant combattu dans les rangs de l'Armée rouge. 

Le régiment immortel institutionnalisé

L'idée est reprise en 2010 par l'adjointe au maire de Moscou. Ce n'est qu'à partir de 2012 que le mouvement prend de l'ampleur lorsqu'une importante marche, organisée dans la ville de Tomsk (Sibérie), est baptisée "régiment immortel" par trois journalistes locaux. Tout s'accélère. Les autorités locales, partout dans le pays, reprennent à leur compte ce concept. Dès 2013, des défilés de ce type sont organisés dans 120 villes russes, mais aussi en Ukraine, au Kazakhstan et en Israël. Le "régiment immortel" s'étend encore davantage l'année suivante. 

Un succès rapide qui n'échappe pas à Vladimir Poutine qui voit dans ce mouvement populaire une formidable opportunité. Dès 2015, à l'occasion du 70e anniversaire de la fin du plus grand conflit de l'histoire de l'humanité, le président russe apporte officiellement le soutien de l'État à ce régiment... et l'encadre en l'intégrant dans les célébrations officielles. Pour marquer le coup, il participe au cortège de 500.000 participants en brandissant le portrait de son père. 

Endoctriner le peuple russe

Cet accaparement permet à Moscou d'ajouter un caractère civil aux commémorations qui étaient, jusque-là, surtout d'ordre militaire. C'est aussi l'occasion de préparer les jeunes enfants, en les intégrant au régiment immortel munis de l'uniforme de l'Armée rouge. Cette journée de commémoration est devenue un élément central dans la militarisation mentale de la jeunesse, que l'on prépare à être digne de ses ancêtres. Plus généralement, la conscience nationale est ainsi sacralisée. C’est tout le passé de la Russie et de l’Union soviétique qui est "héroïsé" et mobilisé au service du pouvoir. Cela permet de convaincre le peuple que tous les agissements du régime, quels qu'ils soient (abolition progressive des libertés, invasion de l'Ukraine), sont légitimes. Au passage, c'est aussi une manière de réhabiliter certains dirigeants de l'URSS, et notamment les plus sanguinaires (comme Staline), en les lavant de tous leurs crimes et en ne retenant que la victoire contre le nazisme. 

Le coup de force de Vladimir Poutine est d'autant plus impressionnant que l'initiative s'est étendue à l'international, y compris en France. En 2018, elle a été reprise dans une dizaine de villes de l'Hexagone. En parallèle, Jean-Luc Mélenchon, chef de file de la France Insoumise, a participé au défilé à Moscou. Mais cette année, dans un contexte de guerre avec l'Ukraine, plusieurs pays ont interdit le régiment immortel, à l'instar des États-Unis ou du Royaume-Uni. 


Maxence GEVIN

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