TÉMOIGNAGE - "Toute une génération d'hommes est foutue" : un médecin franco-ukrainien raconte deux ans sur le front

Publié le 24 février 2024 à 8h00

Source : TF1 Info

Médecin franco-ukrainien, Arsène Sabanieev s'est rendu en Ukraine aux premiers jours de la guerre.
Depuis deux ans, il multiplie les séjours sur le front pour soigner les soldats blessés.
À l’occasion du deuxième anniversaire de l’offensive russe, l'anesthésiste-réanimateur livre une partie de son récit de guerre à TF1info.

L'Ukraine s'apprête à commémorer samedi 24 février le lancement, il y a deux ans, de l'assaut russe. En février 2022, avant même que les colonnes de blindés et de chars franchissent les frontières de son pays d'origine, Arsène Sabanieev, anesthésiste-réanimateur pour le groupement des hôpitaux de l’Institut catholique de Lille, avait prévenu son chef de service qu'il rejoindrait le front "en cas d’ouverture des hostilités." Ce qu'il a fait en s’engageant rapidement dans le bataillon des Hospitaliers, composé de soignants volontaires. Au cours des deux années écoulées, il a ainsi multiplié les séjours en Ukraine pour soigner les soldats blessés dans les combats face aux Russes.

Dans La Liberté ou la Mort, paru le 8 février dernier, le médecin franco-ukrainien livre un récit de guerre et revient sur son engagement pour le pays de ses parents où vit encore également une partie de sa famille. Pour TF1info, il raconte notamment comment la médecine de guerre l'a conduit à Bakhmout qu'il décrit comme "une machine à broyer les corps et les âmes" mais aussi les "moments de solitude" vécus sur le front, comme à chaque retour en France.

"Une grande fatigue"

Depuis le premier jour du conflit, vous multipliez les séjours en Ukraine pour soigner les soldats blessés sur le front. Après deux années de combat, quel est l'état d'esprit sur le terrain ?

Il y a une grande fatigue. Une très grande fatigue. Malgré cette fatigue, la lassitude, il n'y a pas le choix que de continuer à se battre. Les gens ont envie de reprendre une vie normale, cela s'entend d'un côté car deux ans c'est long. Mais il n'y a pas d'alternative, c'est une grosse erreur de penser que les Ukrainiens vont arrêter de se battre. La Russie ne laisse pas d'autre choix : ce conflit est une guerre d’extermination.

J'espérais de vraies évolutions, en termes de moyens, de logistique, après deux ans mais la vérité c'est que rien ne s'est amélioré pas plus que ça ne s'est réellement détérioré. On parle beaucoup de pénurie de munitions en ce moment par exemple. Mais la réalité, c'est qu'à l'exception des trois premiers mois du conflit, donc depuis juin 2022, ça a toujours été catastrophique. Il n'y a jamais eu un moment où on a dit : "Allez-y les gars, tout ce que vous avez, vous l'utilisez." C'est juste que le sujet revient un peu de manière cyclique dans les médias.

Sur le plan médical, contrairement à ce que l'on peut s'imaginer, je dirais qu'il y a finalement assez de choses, moi j'ai le matériel et je dirais que je l'ai toujours eu. Le secteur sanitaire pêche surtout en fait par manque de personnels formés et compétents. Forcément, quand il faut créer une structure de santé de plusieurs dizaines de milliers de personnes ex nihilo presque du jour au lendemain, on ratisse large, et on promeut des personnes qui n'ont pas forcément les compétences. Or, cette guerre c'est une guerre d'ingénieurs et de cerveaux, il faut des gens et il faut des compétences. 

"On n'en sort pas indemne"

Dans votre livre vous décrivez Bakhmout comme le "cœur de la machine à broyer les corps et les âmes". Vous évoquez des scènes où les chirurgiens soignent des plaies sans analgésie et injectent des antibiotiques inadaptés. Est-ce la mission qui vous a le plus marqué au cours des deux dernières années ? 

Je suis parti cinq fois au total depuis 2022, et chacune de ces missions m'ont marqué pour des raisons différentes. À Bakhmout, c'est surtout au niveau de l'intensité. C'est très intense parce que le travail ne s'arrête jamais, les blessés arrivent en permanence, on est pris pour cible constamment, les Russes savent où le poste médical se trouve, où on charge les blessés, et donc à chaque fois qu'on doit sortir du poste on se dit que quelque chose peut nous tomber dessus. Le jour où je suis arrivé sur cette mission, l'ambulancier est mort à côté de moi et le dernier jour, on est partis sous les frappes. 

Donc oui, ça broie les corps mais l'impact psychique est lui aussi immense. J'en fait des cauchemars. C'est un stress chronique, on n'en sort pas indemne. Et pourtant, je culpabilise par rapport à mes frères d'armes car même si ce que j'ai vu sur le front de près et de plus loin est difficile, je ne le vois qu'à mon niveau, c'est très empirique. Je n'ai pas été sur la "ligne zéro" avec eux, je n'imagine pas l'impact que ça eu sur eux, c'est sans doute dix fois pire, il y a toute une génération d'hommes qui est foutue.

Lors de mes deux premières missions, j'étais à l'avant et à l'inverse de Bakhmout, là , 90% du temps c'est de l'attente : on dort, on mange, on discute, on patiente comme on peut, on essaye d'aménager un peu le lieu où l'on vit, on essaye de tuer le temps, et ce qu'on ne dit pas assez c'est que l'attente et l'ennui c'est très dur psychologiquement aussi. Etre seul face à ses pensées, quand le danger et la mort sont à côté, c'est très dur.

"Un mal intime"

Quand vous n'êtes pas sur le front en Ukraine, vous êtes médecin à Lille. Comment gérez-vous depuis deux ans l'alternance entre ces "deux vies", ces "deux réalités". 

Paradoxalement, reprendre le cours de sa vie de façon habituelle n'est pas si difficile. C'est des semaines, des mois après quand on échange avec les frères d'armes, que l'on réalise que l'on a vécu ensemble des moments tragiques, et que finalement cette souffrance sur laquelle on veut mettre des mots est un mal intime. Personne ne peut comprendre ce sentiment de solitude, encore plus en France, à moins d'avoir été sur place. Quand on est médecin de guerre, on est avec l'armée, on est au cœur du système, on voit tout et on doit tout savoir. Le transport des blessés dure parfois plus d'une heure, si le soldat blessé a les moyens de parler, on discute, on rassure. C'est très touchant ce que l'on entend et ça crée des relations très fortes. Alors quand je ne suis pas sur place, j'échange avec eux et j'aide, je soutiens comme je peux en envoyant du matériel ou de l'argent. 


Audrey LE GUELLEC

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