Ukraine : comment faire la guerre avec des renforts de chars aussi disparates ? On (tente) de vous répondre

Publié le 16 janvier 2023 à 17h41, mis à jour le 20 janvier 2023 à 8h24

Source : JT 20h WE

Des blindés légers aux chars lourds, l'Ukraine va prochainement acquérir des engins différents grâce au soutien des alliés.
Cet arsenal varié représente un défi pour Kiev, qui va devoir former ses soldats et gérer la maintenance.
Le général François Chauvancy décrypte les enjeux de cette nouvelle donne.

Marder allemands, Bradley américains ou AMX-10 RC français… Longtemps désirés par Kiev, ces chars occidentaux rejoignent le sol ukrainien. Un tabou qui tenait depuis le début de la guerre a même sauté : des Challengers 2, chars lourds britanniques, vont être livrés. Au-delà de muscler la réponse de l'Ukraine face à l'agression russe, cet arsenal éclectique représente un défi pour l'armée de Volodymyr Zelensky. Les explications pour TF1info du général François Chauvancy, consultant en géopolitique.

Cette diversité peut-elle devenir un casse-tête logistique pour l'Ukraine ?

Ce n'est pas tant la différence des modèles que celle des technologies. Quand on parle des Mader, des Challenger ou des Leopard, ce sont des engins blindés avec énormément d'électronique à bord. Y aura-t-il des équipes de maintenance suffisamment formées sur ces engins modernes et sophistiqués pour assurer la maintenance sur le champ de bataille ? Tout cela s'use, s'abime. Il faut un maintien régulier. 

Autre aspect : la logistique pour le carburant. Il y a du matériel lourd qui fonctionne au gaz, d'autres ont besoin de diesel. Cela fait déjà deux sources différentes d'approvisionnement à organiser. Enfin, les munitions. Celles des Challenger sont uniques, ces appareils ne peuvent pas utiliser les autres munitions de l'Otan. Les autres chars des pays de l'Otan sont en revanche du 120 mm, mais à canon lisse, et donc interopérables.

Peut-on livrer autant de chars sans envoyer son propre personnel sur le terrain des opérations ?

Le problème va se poser. J'ai du mal à croire qu'il y aura des chars étrangers, lourds, sans un minimum d'assistance technique sur le territoire des opérations. Cela fait déjà plusieurs mois que les pays voisins fournissent des camps aux ukrainiens pour se former à leurs matériels. Ce sera aussi le cas pour les chars. Mais cela signifie qu'il faut en moyenne deux mois pour former un équipage, notamment sur le plan tactique. Ensuite, il faut acheminer ces engins, de minimum 60 tonnes. Cela ne se fait pas par avion, mais au moins par train, voire par bateau pour les Britanniques. En outre, avec ce type d'appareils, il faut imaginer tout ce qui va avec : pour 10 ou 15 chars, vous avez derrière une administration, un soutien logistique spécifique, un "environnement" qu'il faut concevoir.

Les transmissions entre ces différents engins peuvent-elles poser problème ?

Ils ne travaillent pas tous sur la même fréquence, ni les mêmes matériels radios. Il y aura un problème, sans oublier des questions de sécurité. Trouver une fréquence commune est possible, mais tous ces matériels peuvent-ils fonctionner les uns avec les autres ? Le Leopard, c'est 2000 chars en Europe, mais de deux modèles différents, et sur dix pays. Même si chacun d'entre eux fait des efforts pour les rendre interopérables, ils ont tendance à privilégier une solution nationale…

Faut-il un nombre précis de chars par modèle pour rendre leur présence efficace et pertinente en Ukraine ?

Cela n'est absolument pas abordé dans ces livraisons. Mais je constate que chaque pays livre en moyenne l'équivalent d'une unité de combat : 10 chars Challenger correspondent à un escadron ; 40 Bradley à un bataillon de combat, soit trois compagnies. Mais, vu les chiffres annoncés, je peux vous dire que ce n'est pas cela qui permettra de faire "la" grande percée. Nous ne sommes pas sur les grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale, comme à Koursk, où il y avait 3000 chars. Et puis, dernière difficulté : la ligne de front, qui représente 900 km

La seule réponse militaire possible, c'est de rassembler tout ce monde ensemble pour en faire une unité avec tous les matériels des alliés, en greffant les Challenger, les Bradley et les Marder ensemble avec des équipages ukrainiens, chacun gardant son unité de combat. Il faudra un commandement unifié qui va utiliser chaque pion tactique pour en faire une force de bataille en vue d'une offensive, effectuer des attaques localisées.

Ces contraintes de temps, que ce soit la livraison ou la formation, montrent-elles que le conflit va s'inscrire dans la continuité ?

La Russie devrait être à l'initiative dans les trois mois qui viennent. Le pays accumule les moyens. Les Ukrainiens sont en difficulté. Si dans trois mois Moscou n'a pas réussi à obtenir un résultat significatif, je pense que l'initiative reviendra aux Ukrainiens, qui auront les unités constituées, entrainées, formées. 


Thomas GUIEN

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