Annexions, mobilisation... Poutine choisit l'escalade

Guerre en Ukraine : comment expliquer les divergences entre les États-Unis et l'Europe ?

Recueilli par Frédéric Senneville
Publié le 11 mai 2022 à 22h37
JT Perso

Source : TF1 Info

Washington semble de plus en plus viser un affaiblissement durable de la Russie.
De leur côté, les alliés européens veulent éviter à Moscou une "humiliation".
Des divergences d'approche que Vincent Hugeux, spécialiste de géopolitique, nous aide à comprendre en trois questions.

Accompagnant un investissement financier colossal pour soutenir l'armée ukrainienne, le discours des responsables à Washington semble de plus en plus diverger de celui que tiennent Paris ou Bruxelles. Les récentes déclarations du secrétaire américain à la Défense, qui souhaite "affaiblir durablement" la Russie, contrastent ainsi avec celles d'Emmanuel Macron qui estimait, dans un contexte européen, qu'il fallait éviter "d'humilier" les Russes. 

Le Président français rappelle l'erreur d'avoir humilié l'Allemagne au lendemain de 1918. Joe Biden, dans le même temps, réactive un dispositif de "prêt-bail" remontant à 1941, afin de financer les Ukrainiens... et contrer le souvenir entretenu par Vladimir Poutine de la victoire sur l'Allemagne nazie. Une bataille de références qui convoque l'Histoire pour définir les positions de chacun : une Amérique qui ambitionne une victoire écrasante, et une Europe qui s'inquiète des lendemains qui déchantent. Spécialiste de politique internationale, Vincent Hugeux explique à TF1info pourquoi, selon lui, ces divergences d'approche n'empêchent pas la cohérence globale de la stratégie du camp occidental.

"Une forme de partage des tâches" entre Washington et Bruxelles

On perçoit une certaine dissonance entre le discours tenu à Washington, et ceux qu'on tient à Paris ou à Bruxelles. Est-ce que les alliés poursuivent toujours vraiment les mêmes objectifs à propos de la Russie ?

Vincent Hugeux : Il faut d'emblée se souvenir de la célèbre formule de Charles de Gaulle : "Les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts". En dépit d’une alliance stratégique historique entre les États-Unis et les puissances occidentales, Washington priorise bien sûr ses propres intérêts, et l'a confirmé récemment avec l’affaire des sous-marins. Mais j'y vois moins une contradiction, ou un conflit potentiel, qu’une forme de partage des tâches. Les États-Unis n'ont, depuis Barack Obama, qu'une seule obsession géopolitique : la rivalité avec la Chine. Et dans ce contexte-là, la Russie n’est au fond qu’un acteur mineur. 

On a beaucoup agité en France, notamment via Marine Le Pen, le spectre d’une alliance "soviéto-chinoise", mais pour moi c'est une illusion d’optique. D'ailleurs, l’intérêt prioritaire de la Chine de Xi Jinping, c’est d’avoir avec la Russie un partenaire affaibli et dépendant. D’une certaine manière, un Poutine véritablement anémié permettrait à Washington de focaliser à nouveau son attention sur ce qui reste l’enjeu central des décennies à venir selon la Maison Blanche, c'est-à-dire la Chine.

Pourquoi voyez-vous dans les divergences entre Européens et Américains un "partage des tâches" ?

D'abord géographiquement, il y a une évidence à rappeler, c’est qu’un océan sépare les Européens et les Américains. C’est ce qui a inspiré à ces derniers la doctrine "lead from behind", c'est-à-dire diriger, mais de loin. Les États-Unis mettent certes énormément d’argent, avec une méga-enveloppe qui va avoisiner les 40 milliards de dollars supplémentaires d’aide à l’Ukraine. Mais ceux qui sont exposés le plus directement à ce conflit, ce sont bien les Européens, à commencer par les pays les plus à l'est. L’impact sur les économies, la dépendance aux hydrocarbures russes, c’est quand même l’Europe qui la vit le plus frontalement.

Pour moi, il n’y a cependant pas l’expression d’un désaccord de fond. La rhétorique de Biden est certes plus radicale, plus morale aussi, comparée au refus d’Emmanuel Macron d’endosser le terme de génocide pour qualifier les atrocités russes. Il y a donc des différences spectaculaires au niveau du langage, mais ça ne veut pas dire que ça ne s’inscrit pas dans une stratégie globale cohérente. Que Poutine ait un genou à terre ou non, à un moment donné il faudra bien qu’il y ait une négociation, et pour cela il faudra un interlocuteur. On ne peut pas, indépendamment des crimes de guerre perpétrés par l’armée russe en Ukraine, décréter que cet interlocuteur sera quelqu’un d’autre que Poutine. Je n’adhère pas à l’hypothèse que la divergence d'approche serait le signe d’une fracture entre l’Europe occidentale et les États-Unis, qui en sont conscients.

Lire aussi

Les États-Unis engagent des sommes colossales sous la forme d'un "prêt-bail". Mais un prêt, ça se rembourse un jour ou l'autre ? 

Oui, mais il y a tout de même une jurisprudence Roosevelt (qui avait financé l'effort de guerre des alliés sous la forme d'un prêt-bail à partir de 1941, ndlr) : ce sont des prêts dont on n’imagine pas qu’ils seront remboursés un jour, soit des dons déguisés. Mais là encore, l’analogie est plus symbolique qu’opérationnelle. Les Américains évoquent 1941, mais c’est une réponse aux images charriées par la propagande de Moscou sur la victoire contre le nazisme, la grande guerre patriotique, etc. Si Biden va chercher une procédure qui remonte à Roosevelt, c’est pour se placer sur le même registre historique que Poutine. Les contextes culturels et géopolitiques sont radicalement différents. Ces prêts ne pourront pas être remboursés, ou alors d’une autre façon, mais on n’en est pas là : la reconstruction de l’Ukraine, même si la guerre s’arrêtait à l’instant, serait déjà l'affaire de plusieurs décennies. 

Cette accumulation de références historiques est à mettre en lien avec ce contraste saisissant entre la guerre "d’après-demain", supposée moderne et technologique, et celle que l'on voit au Donbass qui rappelle les batailles d’antan : un matraquage d’artillerie, des avancées laborieuses, des blindés et même des tranchées. La rhétorique est, elle aussi, anachronique, comme le ruban de St-Georges, un symbole tsariste récupéré par Poutine en 2005. On va puiser dans un répertoire de traumatismes en théorie résolus, c’est une caractéristique profondément régressive de ce conflit, a la fois militairement et dans les discours.


Recueilli par Frédéric Senneville

Tout
TF1 Info