Interview

Envoyer des troupes occidentales en Ukraine ? "C'est une stratégie de poker", selon le colonel Michel Goya

Publié le 27 février 2024 à 13h42

Source : TF1 Info

Le président de la République a affirmé lundi soir ne "pas exclure" l'envoi de troupes en Ukraine.
Quelle forme pourrait-il prendre ? Comment interpréter cette déclaration ?
Le colonel Michel Goya, historien et consultant militaire pour LCI, revient sur les implications d'une telle hypothèse.

Cette phrase a fait grand bruit. Plus de deux ans après le déclenchement de la guerre, et alors qu'il recevait à Paris les alliés de l'Ukraine, le président de la République a refusé d'exclure l'option d'un envoi de troupes occidentales à l'avenir. "Il n'y a pas de consensus aujourd'hui pour envoyer de manière officielle, assumée et endossée des troupes au sol", a tempéré Emmanuel Macron lundi soir, mais "en dynamique, rien ne doit être exclu". "Nous ferons tout ce qu'il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre", a-t-il lancé à l'issue d'une conférence de soutien qui a réuni 27 chefs d’État et de gouvernement ou leurs représentants ministériels.   

Une déclaration qui a suscité la colère d'une partie de la classe politique, que le chef de l'État "assume" pour maintenir une "ambiguïté stratégique". Des formes armées françaises peuvent-elles vraiment être envoyées en Ukraine ? Sous quelle forme ? Une telle décision entraînerait-elle la France dans une guerre directe contre la Russie ? Le Colonel Michel Goya, historien et consultant militaire pour LCI, répond à TF1info.

Emmanuel Macron n'exclut pas d'envoyer des troupes en Ukraine : est-ce une phrase choc ou une vraie option ?

Colonel Michel Goya : Les deux, pour que cela marque les esprits, il faut que cela soit une réelle option. Dans ce contexte de confrontation avec la Russie, il faut surtout ne rien exclure. Prenons l'exemple de l'arme nucléaire : si vous dites d'entrée que vous ne l'emploierez jamais, alors vous pouvez d'ores et déjà la ranger et la démanteler, elle ne sert plus à rien. Donc si vous excluez totalement l'emploi de vos forces armées, vous vous privez d'une carte. Je ne dis pas que ce serait forcément une bonne option, mais il est nécessaire de maintenir une ambiguïté stratégique et ne pas se priver d'une carte, même si vous n'avez pas forcément l'intention de l'utiliser. Car rappelons que cette hypothèse n'est pas du tout d'actualité.

C'est une stratégie de poker : la Russie a toujours eu l'initiative, mais cette fois, le chef de l'État la prend
Colonel Michel Goya

Cela signifierait-il une entrée en guerre directe contre la Russie ?

Non, pas forcément. Le seuil de la guerre ouverte est franchi lorsque vous combattez, lorsque du sang est versé. Il y a des graduations dans l'emploi des forces armées. Le combat n'est que le stade ultime.

Quelle forme pourrait donc prendre un envoi de troupes ?

Il y a d'abord la forme clandestine, avec des structures discrètes. En somme, du non-avoué. À partir du moment où vous vous affichez, il existe aussi plusieurs stades. Le premier est l'envoi de conseillers, d'instructeurs, de spécialistes. Ils se trouvent à l'arrière du front et aident les forces à planifier les opérations, à utiliser certains systèmes techniques, à la formation... Le deuxième est l'appui : des forces aériennes ou de l'artillerie sont utilisées pour frapper les soldats adverses. À ce stade, vous entrez en guerre, mais vous n'engagez pas vos forces terrestres ou vos unités de combats directement dans l'action. Le troisième stade est lorsque vous employez tous les moyens pour engager le combat.

Est-ce une stratégie pour le président de la République afin de faire pression sur la Russie ?

Le monde occidental est en situation de confrontation avec la Russie, chacun fait pression sur l'autre. Opérations clandestines, cyberattaques, influence... Il n'y a pas de limite, sauf qu'aucun des deux camps ne verse de sang dans cet affrontement. C'est une stratégie de poker. Jusqu'ici, la Russie a toujours eu l'initiative d'aller plus loin. À chaque fois, nous avons suivi, par exemple en envoyant des armements de plus en plus puissants. Cette fois, le chef de l'État prend lui-même l'initiative. C'est un "jeu" entre puissances nucléaires sans arriver au stade de la guerre ouverte. Car personne ne la veut.

Que faut-il comprendre derrière une telle déclaration, un tel changement de ton ?

Le contexte est très particulier. Nous constatons une radicalisation du pouvoir russe, illustrée par la mort d'Alexeï Navalny. Sur le terrain, la mobilisation de l'économie russe pour son effort de guerre est croissante, et se concrétise par une supériorité sur le champ de bataille.

Simultanément, de l'autre côté de l'Atlantique, l'alliance américaine n'est pas jugée si fiable que cela. Les pays européens prennent donc leurs responsabilités. Avec comme but la victoire de l'Ukraine et la défaite de la Russie.


Idèr NABILI

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