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La télévision d’État russe a-t-elle appelé à la fin de la guerre en Ukraine ?

Caroline Quevrain
Publié le 12 mars 2022 à 14h52, mis à jour le 13 mars 2022 à 9h14
JT Perso

Source : JT 13h WE

La presse anglophone relaie une séquence d’une émission phare de la télévision publique russe.
Au cours de celle-ci, des spécialistes en plateau se sont montrés critiques à l’égard de l’invasion russe.
La chaine ne reprend pas cependant ces critiques et continue d’utiliser la propagande du Kremlin.

À Moscou, la télévision d’État a-t-elle pris des libertés en s’opposant à l’invasion russe de l’Ukraine, à une heure de grande écoute ? L’information a été reprise telle quelle par le Daily Beast, un site web d’information américain, dans un article publié le 10 mars et titré : "Même la télévision d’État russe appelle Poutine à arrêter la guerre". Ça a ensuite été au tour du journal The Telegraph de s’en emparer : "La télévision d'État russe dévie de son message en diffusant des critiques sur la guerre". Puis du quotidien britannique Evening Standard, qui a relaté l'événement ainsi : "’Un autre Afghanistan, mais encore pire’ : Première critique de la guerre de Vladimir Poutine à la télévision d'État russe". 

La presse anglophone fait référence à une séquence précise, qui s’est déroulée le lundi 7 mars au cours d’une émission populaire en Russie, diffusée chaque soir sur la chaine publique Russia 1. L’émission "Une Soirée avec Vladimir Soloviev", animée par le célèbre présentateur russe du même nom, fait intervenir plusieurs experts pour discuter de sujets d’actualité. Celle du 7 mars était alors consacrée, comme de nombreuses autres, à la guerre en Ukraine, toujours présentée par les médias d’État comme une "opération militaire spéciale". Étaient présents sur le plateau, le professeur en relations internationales à l’Université d’État de Moscou Andrey Sidorov, le cinéaste russe Karen Shakhnazarov, le spécialiste du Moyen-Orient Semyon Bagdasarov, ou encore l’analyste politique Dmitri Abzalov. Nous avons retrouvé l’émission, toujours disponible en rediffusion sur le site de Russia 1. 

Des critiques sur la première chaine russe

Invités à discuter de l’"opération" en Ukraine, plusieurs protagonistes ont émis des critiques à l’encontre de la stratégie du Kremlin. Évoquant les sanctions russes, l’universitaire Andrey Sidorov a commencé par prévenir : "Pour notre pays, cette période ne sera pas facile. Ce sera très difficile. C'est peut-être encore plus difficile que ça ne l'a été pour l'Union soviétique de 1945 jusqu'aux années 1960..." Le scepticisme d'une victoire russe s'est installé sur le plateau lorsque le cinéaste Karen Shakhnazarov a pris la parole et considéré que "la souffrance d'un groupe d'innocents ne compense pas la souffrance d'autres innocents..." : "Je ne vois pas la probabilité d'une dénazification d'un pays aussi énorme. Nous aurions besoin de faire venir 1,5 million de soldats pour tout contrôler. En même temps, je ne vois aucun pouvoir politique qui consoliderait la société ukrainienne dans un sens pro-russe..." Avant de trancher, détonnant avec la position adoptée par la télévision d’État : "La chose la plus importante dans ce scénario est d'arrêter notre action militaire".

"Soirée avec Vladimir Soloviev", l'émission de la chaine publique Russia 1 diffusée le 7 mars 2022 - Russia 1 (capture écran)

Ses propos ont ensuite été approuvés par le spécialiste Semyon Bagdasarov, qui s’est dit favorable à l’arrêt des opérations :  "Laissons les Ukrainiens faire eux-mêmes cette dénazification. On ne peut pas le faire à leur place... Quant à leur neutralité, oui, on devrait la leur arracher, et c'est tout. Nous n'avons pas besoin d'y rester plus longtemps que nécessaire... Avons-nous besoin d'aller dans un autre Afghanistan, en pire encore ?" Ce dernier a ensuite prévenu des lourdes conséquences qu'auront les sanctions occidentales : "Nous devons être prêts pour un isolement total". Avant d’être interrompu par le présentateur de l’émission : "Vous dites que nous devons nous allonger et mourir ?". La scène a notamment été partagée sur Twitter, par le compte de Who, What, Why, une association soutenant le journalisme citoyen.

Les critiques émises sur le plateau n’ont donc pas été reprises, ni validées par Vladimir Soloviev, qui a eu l’occasion plus tard d’assurer que "c'est une guerre effrayante qui est menée contre nous par l'Amérique." Cela n’est pas surprenant : le journaliste est un très proche du Kremlin, ce qui lui a valu d’être visé par les sanctions européennes et interdit de visite dans ses propriétés en Italie. Son compte Twitter est aujourd’hui présenté par le réseau social comme une "publication gouvernementale de Russie". Par ailleurs, son émission a continué cette semaine de donner du crédit à la rhétorique officielle du Kremlin et à ses arguments de propagande. Par exemple, l’émission du 10 mars traitait des "biolaboratoires", ce nouvel élément de propagande selon lequel l’Ukraine possède des sites pour fabriquer des armées biologiques, et des "mensonges de l’Occident". 

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Si la télévision d’État n’a pas cautionné les critiques des spécialistes en plateau, cela reste un événement majeur à la télévision d’État qui, pour la première fois depuis le début de l’invasion russe, relaye un discours différent de la parole officielle. Et qui plus est, une remise en cause de la stratégie du Kremlin. En conséquence, la chaine se risque à de lourdes sanctions puisqu’une nouvelle loi a été prise par Moscou, muselant un peu plus les médias en interdisant la diffusion de "fake news" à propos du conflit en Ukraine. 

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