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La Russie a-t-elle les moyens de priver l'Europe d'Internet en visant les câbles sous-marins ?

Publié le 3 mars 2022 à 14h17
Des observateurs redoutent que la Russie utilise des sous-marins pour sectionner des câbles installés au fond des mers et des océans.
Des observateurs redoutent que la Russie utilise des sous-marins pour sectionner des câbles installés au fond des mers et des océans. - Source : OLGA MALTSEVA / AFP

Jean-Luc Mélenchon relaie un article de presse et s'inquiète de la vulnérabilité des câbles sous-marins, en pleine guerre en Ukraine.
"90% d’Internet" est concerné, lance-t-il, évoquant le spectre de coupures massives sur le continent en cas de sabotage russe.
Si les spécialistes reconnaissent qu'il s'agit d'éléments stratégiques, les inquiétudes actuelles méritent d'être très largement nuancées.

En Ukraine, l'intervention russe se déroule avant tout sur terre et dans les airs. Risque-t-elle de s'étendre dans les océans ? Jean-Luc Mélenchon le pense et partage sa préoccupation au sujet des câbles sous-marins contribuant au bon fonctionnement d'Internet. Des installations qui "seront un enjeu de la guerre d'Ukraine", lance le candidat de la France Insoumise à la présidentielle. Et pour cause : "90% d’Internet" serait "concerné"

Pour compléter son message, le député relaie un article évoquant ces risques et qui se penche sur ce "scenario cauchemardesque". Celui-ci serait d'ailleurs "envisagé par les forces armées". Interrogés, les spécialistes s'accordent sur le danger potentiel d'actes de sabotages, tout en soulignant que seules des actions d'ampleurs pourraient causer d'importantes perturbations. L'hypothèse d'un "blackout" total, quant à elle, semble assez peu réaliste.

Des centaines de câbles au fond des mers et des océans ?

Aujourd'hui dans le monde, les télécommunications s'opèrent très largement par le biais de câbles sous-marins. Un réseau de fibres optiques qui relient les continents et constituent une vaste toile d'araignée. Leur densité varie à l'échelle du globe, en fonction notamment du développement des infrastructures. L'axe transatlantique, en particulier, concentre de très nombreux câbles, permettant le transfert très rapide d'informations entre l'Europe et le continent nord-américain tandis que datacentres, câbles terrestres et autres réseaux satellites complètent nos infrastructures.

https://www.submarinecablemap.com/

Un réseau fragile ?

Installés au fond des mers et des océans, ces équipements sous-marins sont difficiles d'accès. Cela n'empêche pas les accidents, causés des bateaux ou par des phénomènes naturels survenus sous la surface. Ainsi, il est très fréquent que des câbles soient rompus. Des bateaux spécifiques sont alors affrétés pour effectuer des réparations, plus ou moins aisées en fonction de l'endroit où la section est à déplorer.

Des actes malveillants sont également possibles, bien que très peu documentés. Un consensus émerge en tout cas sur la capacité des grandes puissances militaires à détruire ou endommager ces câbles, qui ne présentent pas une résistance particulière et sont surtout protégés par leur localisation.

L'Europe, un territoire vulnérable ?

Contrairement à ce que certains discours pourraient laisser supposer, le risque causé par des ruptures de câbles se révèle assez faible en Europe. Non qu'il soit particulièrement plus difficile de sectionner le matériel installé dans les eaux du continent, mais parce que les conséquences seraient moins palpables que dans des territoires plus isolés. "L'Europe dispose de plusieurs points d'accès et de connexions dans une multitude de directions", explique à TF1info la chercheuse Camille Morel, membre de l'Institut d'études de stratégie et de défense de l'Université Lyon 3. "La coupure d'un câble, pas de doute possible, n'aurait pas de conséquence significative", assure cette spécialiste. Il s'agirait surtout d'un "acte symbolique, synonyme d'atteinte à la souveraineté". Pour autant, "on sait que techniquement, ce sera très bien géré".

En revanche, "c'est lorsque ça devient simultané que tout se complique", notamment car "tous les câbles ne se valent pas". Ils présentent des "capacités différentes et couvrent des dessertes plus ou moins stratégiques". Pour que la Russie s'en prenne de manière effective au réseau Internet européen, il serait ainsi nécessaire de viser non pas un, mais une multitude de câbles. Et ce simultanément, puisque des redirections sont effectuées automatiquement en cas d'incident. Il faut ici garder à l'esprit qu'il s'agit d'un réseau interconnecté : contrairement aux pipelines qui nous approvisionnent en hydrocarbures, les câbles sous-marins forment un maillage très dense qu'il est difficile de bloquer ou d'entraver.

Internet : 20 000 câbles sous les mersSource : JT 20h WE

Une coupure massive peu probable ?

Camille Morel le reconnaît bien volontiers, les scénarios évoqués restent aujourd'hui hypothétiques. Il lui semble pour autant difficile d'envisager des coupures d'envergure, si tant est que la Russie souhaite vraiment agir sur les câbles sous-marins, ce qui reste à démontrer formellement. "Ça aura forcément un impact", glisse l'experte, "mais pas forcément dans des domaines vitaux, peut-être davantage pour les milieux économiques et financiers". Il est toutefois certain que s'en prendre à l'axe transatlantique verrait "la connectivité sur les réseaux sociaux en prendre un coup". La chercheuse rappelle que si "l'on a besoin de tant de câbles, c'est qu'ils ont une utilité dans notre quotidien". Dès lors que certains ne seraient plus opérationnels, "il y aurait forcément un peu de saturation". Heureusement, "des accords sont noués entre opérateurs d'opérateurs pour procéder à des reports de flux". En résumé, tant que des coupures ne seraient pas massives, "nous pourrions observer uniquement des ralentissements et palier au problème".

Camille Morel incite à voir dans ces câbles "un volet parmi d'autres des flux intercontinentaux", soulignant que "les États sont en réalité assez interdépendants". Il est donc possible que des sabotages puissent nuire autant à la Russie qu'aux pays qui seraient visés par ces actes. L'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, contactée par TF1 info, se refuse à communiquer sur le sujet, mais renvoie à un document récent sur la "menace cyber" en marge du conflit en Ukraine. Des attaques informatiques multiples sont évoquées, mais il n'est nulle part fait mention d'un risque spécifique inhérent aux câbles sous-marins. 

Une France vulnérable, comme le laisse entendre Jean-Luc Mélenchon ?

Le chef de fil de la France insoumise se désole que sa voix n'ait, par le passé, pas été entendue sur ces sujets. Il partage notamment le lien vers un rapport d'information parlementaire dont il fut le corapporteur en juin 2019. Les câbles sous-marins étaient alors présentés dans un chapitre spécifique comme un enjeu "stratégique" et de "souveraineté". Le cas du français ASN, "leader mondial du marché des câbles sous-marins", a particulièrement mobilisé le candidat à la présidentielle. Il déplorait son rachat par la firme finlandaise Nokia et craignait qu'ASN soit ensuite revendu. 

"Nokia a finalement souhaité conserver cette filiale", rappelle Camille Morel, qui note en passant que "le PDG de la partie sous-marine est français". L'administration, poursuit-elle, a pris la mesure des enjeux et l'on a observé "un contrôle de l'État, afin de garantir une préservation du savoir-faire et des emplois en France". Symbole d'une prise de conscience politique, ces mots de la ministre des Armées Florence Parly : "Les fonds marins sont un nouveau terrain de rapport de forces qu'il nous faut maîtriser pour être prêts à agir, à se défendre et, le cas échéant, à prendre l'initiative, ou du moins, à répliquer", lançait-elle il y a quelque semaines.

Que ce soit pour fabriquer les câbles, les exploiter, en détenir la propriété une fois posés ou pour assurer leur installation et leur entretien, "la France est aujourd'hui très bien positionnée" sur l'échiquier mondial, résumé la chercheuse. Même en cas de conflit, "nous sommes en capacité de mobiliser des moyens de réparation", juge-t-elle, incitant à se méfier "des discours consistant à alerter". Ce qui n'empêche pas "de continuer à se poser des questions et de porter son attention sur ces sujets et ces infrastructures d'avenir".

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Thomas DESZPOT

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