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"La Russie liquide son or pour acheter des drones Shahed" : que sait-on de cette fuite de documents iraniens ?

Publié le 7 février 2024 à 19h21

Source : JT 20h WE

La boite mail d'une entreprise liée aux forces armées iraniennes aurait été piratée ce dimanche.
Les documents publiés par un groupe de hackers révèleraient notamment l'accord conclu entre l'Iran et la Russie pour la livraison des redoutables drones Shahed.
Origine de la fuite, crédibilité, révélations… On fait le point sur ce que l'on sait.

L'utilisation par Moscou de drones Shahed a toujours été perçu comme un aveu de faiblesse. Voilà qu'ils en seraient la preuve. Des documents qui auraient fuité ce dimanche 4 février révèleraient le prix total du contrat passé entre la Russie et l'Iran pour la livraison de ces redoutables drones utilisés contre l'Ukraine depuis l'été 2022. À la faveur d'une guerre qui se poursuit, Téhéran aurait augmenté les tarifs jusqu'à pousser le Kremlin à effectuer une partie des transactions financières en or. Mais quelles crédibilités accorder à ces révélations ? D'où viennent-elles ? Nous avons cherché à en savoir plus.

Des hackers liés à Anonymous

Qui est à l'origine de la fuite ? 

Derrière ces révélations, on retrouve un groupe baptisé "PRANA Network". Si ce nom est inconnu, il est en réalité lié au large réseau des Anonymous, ce mouvement de cyberactivistes qui prône la désobéissance civile. Actifs depuis au moins août 2023, il dévoile par exemple à cette époque comment une entreprise de la tech en Iran avait élaboré un logiciel de surveillance de ses utilisateurs. Plus récemment, c'est un système de surveillance israélien qui était au cœur d'une nouvelle fuite. 

C'est donc ce groupe qui, le 4 février, affirme sur son canal Telegram être arrivé à "s'introduire dans les serveurs de messagerie de Sahara Thunder", une entreprise iranienne, afin de divulguer que "le régime des mollahs et les oligarques russes travaillent ensemble". Initialement, l'information est restée cantonnée à la communauté des hackers et à des discussions sur certains forums avant de devenir virale avec la reprise de l'information par l'ICNA, l'agence iranienne de cyberactualité, ainsi qu'un média ukrainien spécialisé sur les questions militaires. 

Quelles sont les entreprises visées ?  

Les serveurs qui auraient été piratés sont ceux de "Sahara Thunder". Une entreprise dont on ne sait pas grand-chose. Seule chose certaine, il ne s'agit pas du fabricant de drones Shahed, manufacturés par l'Iran Aircraft Manufacturing Industrial Company (HESA). Selon les hackeurs à l'origine de la fuite, cette entreprise serait en réalité une "société écran" du corps des Gardiens de la révolution islamique, dont l'objectif est de "faciliter la vente illégale d'armes de l'Iran à la Russie". Raison pour laquelle aucune information à son sujet ne serait disponible en ligne. Toutefois, ni l'adresse donnée dans certains documents, ni les noms qui apparaissent ne permettent de corroborer cette information.

La deuxième entreprise citée dans ces documents est "Alabuga", un complexe industriel sous la tutelle de la République du Tatarstan, en Russie. Ses usines sont situées à 1000 kilomètres à l'est de Moscou. Si, là aussi, rien ne prouve officiellement que cette société fabrique des drones Shahed, sa localisation correspond à celle donnée en juillet dernier par le Pentagone. Des analystes des renseignements américains affirmaient alors à la presse qu'une usine en construction "de la zone économique spéciale d'Alabuga" devrait permettre "de fournir à la Russie un nouveau stock de drones Shahed"

Quel rapport avec les drones Shahed ? 

Aucun de tous les documents révélés, et que nous avons consultés, ne mentionnent directement le type de produit au cœur des tractations entre les deux entreprises. Les fichiers portent plutôt sur l'achat de "6000 bateaux à moteur de type Dolphin 632 pour un assemblage" à Alabuga. Cependant, de nombreux indices présents dans les échanges démontrent qu'il ne s'agit absolument pas de discussions sur des bateaux. Ainsi, parmi les sites qui auraient été visités en Iran par une délégation russe, on note une inspection dans une usine d'avionique, où sont créés les équipements permettant le pilotage d'aéronefs, et dans une usine de planeurs. Dans la première, les Russes auraient observé la fabrication d'un processeur largement utilisé pour faire décoller des drones. Dans une autre, la délégation aurait découvert des moteurs MD-550, soient ces copies du Limbach allemand, conçues en Chine et utilisées dans les drones Shahed. On retrouve également dans les documents publiés le dessin technique du drone. 

DOCUMENT LCI - Ukraine : des dons pour fournir des drones à KievSource : TF1 Info

Que révèlent les documents ? 

Des indices qui laissent penser que derrière le nom de code "Dolphin 632" se trouvent bien les drones d'attaque iraniens utilisés contre l'Ukraine. Dans la documentation figurent des informations sur le processus de négociation entre les deux pays, précisant non seulement le volume de production, mais aussi le coût de la transaction. Or, le prix de celle-ci démontre à quel point Moscou est dépendante de ces drones. Des armes pour lesquelles la Russie est prête à payer le prix fort. L'accord conclu, qui comprend le transfert de technologie, l'équipement, 6000 kits et les logiciels nécessaires, s'élève en effet à 1,63 milliard d'euros. Dans le détail, l'accord a conclu que chaque pièce sera vendue pour environ 180.000 dollars. L'an dernier, la presse estimait pourtant que le coût de fabrication de l'un de ces aéronefs était de 20.000 dollars, soit un peu plus de 18.500 euros. Ce qui signifierait que, pour continuer à frapper son voisin dans la nuit, le Kremlin serait prêt à payer dix fois le prix de production. Quitte à piocher dans ses réserves d'or ? Toujours selon les mêmes documents, une partie au moins des transactions financières et des paiements de la Russie avec l'Iran auraient été effectués en or. En février 2023, Alabuga Machinery aurait transféré plus de deux millions de lingots d'or à la société iranienne. 

Ce document dévoilé le dimanche 4 février montrerait le montant du contrat signé entre l'Iran et la Russie
Ce document dévoilé le dimanche 4 février montrerait le montant du contrat signé entre l'Iran et la Russie - Prana Network

Quelle conclusion ?

Tandis que l'on savait, depuis novembre 2022, que l'Iran aiderait la Russie à construire des drones pour la guerre en Ukraine, ces fichiers démontreraient que l'armée de Vladimir Poutine paye le prix fort pour continuer à utiliser cette technologie. Toutefois, si un faisceau d'indices pourrait laisser penser qu'il s'agit de documents authentiques, tous ces éléments étaient déjà connus et dévoilés dans des articles de presse. A contrario, d'autres détails laissent dubitatifs. Certains fichiers, notamment ceux qui révèlent le prix de la transaction, sont rédigés en persan et en russe, tandis que traditionnellement, les contrats sont rédigés soit uniquement en anglais, soit en russe. À l'heure actuelle, ni Kiev, ni Washington n'ont confirmé l'authenticité de ces révélations. À l'heure actuelle, rien ne prouve donc l'exactitude de ces informations.

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Felicia SIDERIS

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