Macky Sall, Karim Wade, Ousmane Sonko : les protagonistes de la crise politique sénégalaise

Publié le 5 février 2024 à 18h36, mis à jour le 6 février 2024 à 9h12

Source : TF1 Info

Le Sénégal est entré dans une crise politique depuis l'annonce du report des élections, samedi 3 février.
Le président sortant Macky Sall a-t-il interrompu le processus électoral à son propre profit ?
L'opposant retoqué Karim Wade pourrait-il revenir dans le jeu, à la faveur de ce report inattendu ?
Quid de l'opposant Ousmane Sonko, inéligible mais dont le favori pourrait l'emporter ?

Ce samedi 3 février, le président sortant Macky Sall a brutalement interrompu le processus électoral, à la veille du lancement officiel de la campagne, et à trois semaines du scrutin présidentiel. Le dirigeant de 62 ans, qui a réaffirmé ne pas se présenter, explique avoir agi à la suite de la création d'une commission parlementaire pour enquêter sur deux juges du Conseil constitutionnel.

C'est cet organe qui a validé une vingtaine de candidats pour l'élection 2024... mais en a retoqué des dizaines d'autres. Parmi eux, l'ancien ministre Karim Wade, ou le très populaire opposant emprisonné Ousmane Sonko. Sall, Wade, Sonko : les profils et les trajectoires de ces trois protagonistes dessinent l'essentiel de la crise qui vient d'éclater à Dakar.

Macky Sall : à quoi joue le sortant ?

Son annonce a résonné comme un coup de tonnerre, indigné l'opposition sénégalaise et alerté les chancelleries occidentales. Le 3 février, le président sortant Macky Sall a annoncé signer un décret reportant sine die l'élection prévue le 25 février prochain, alors que la campagne électorale officielle allait débuter le lendemain. Président du Sénégal depuis 2012, Macky Sall devait achever son second mandat le 2 avril, et avait promis de ne pas se présenter à nouveau. 

À 62 ans, il s'était déjà choisi un dauphin, en la personne d'Amadou Ba, son Premier ministre. Or, la candidature de ce dernier semblait ne pas accrocher. Amadou Ba n'est pas un grand tribun, et doit en plus faire face au scepticisme de son propre parti, dont certains barons ont fait dissidence pour se présenter eux-mêmes. Le parti présidentiel APR (Alliance pour la République) paraît se déliter, avant même que son fondateur n'ait quitté le pouvoir.

Macky Sall dirigeait depuis 2008 ce parti, qu'il avait créé lorsqu'il s'était détaché de celui du président d'alors, Abdoulaye Wade. Après un bref passage de jeunesse dans les courants politiques marxistes, Sall avait rejoint dès la fin des années 1980 les rangs du libéral Wade, encore dans l'opposition à l'époque. 

En 2012, Macky Sall, entré dans l'opposition, est élu au second tour, devenant le 4ᵉ président du Sénégal depuis l'Indépendance en 1960. Une victoire obtenue en rassemblant l'opposition entre les deux tours contre son ancien mentor, lequel a appelé son ex-protégé le soir même du scrutin pour le féliciter. Depuis son Indépendance en 1960, le Sénégal n'a jamais connu de coup d'État, contrairement à de nombreux voisins d'Afrique de l'Ouest. Jamais une élection au suffrage universelle directe n'avait été reportée dans le pays, depuis la première en 1963.

Karim Wade : un report qui l'arrange ?

Aujourd'hui, c'est le fils d'Abdoulaye Wade, Karim, qui pourrait revenir dans le jeu politique à la faveur du report annoncé par Macky Sall. Car, si le président invoque officiellement le risque de contestation que pourrait générer la suspicion sur des juges du Conseil constitutionnel, sa vraie motivation est encore incertaine.

Karim Wade a été jadis un proche conseiller de son père, président de 2000 à 2012, puis ministre d'État dans son dernier gouvernement en 2009, jusqu'à la défaite face à Macky Sall. Jusque-là, sa trajectoire ressemblait fort à celle d'un dauphin, que son père formait pour lui succéder. En 2013, un an après l'investiture de Sall, Karim Wade a été poursuivi en justice pour corruption, une affaire pour laquelle il a finalement écopé de six ans d'emprisonnement. Après trois ans d'incarcération, il a été amnistié par le président Macky Sall en 2016, et vivait au Qatar depuis. 

Jamais très loin de la politique sénégalaise cependant, Karim Wade est revenu dans le jeu en 2023, grâce à une modification du Code électoral, permettant à un citoyen amnistié d'être candidat. Dégagé de cette entrave, l'ancien ministre a déposé formellement sa candidature en décembre dernier, en vue du scrutin du 25 février. Mais celle-ci a finalement été retoquée au mois de janvier : au moment de l'enregistrement de son dossier, Wade était encore franco-sénégalais, une double nationalité qui le disqualifie, selon les termes de la Constitution. Né à Paris en 1968, fils de l'épouse française d'Abdoulaye Wade, passé par la Sorbonne, où il a obtenu un DESS en ingénierie financière, il avait toujours conservé sa citoyenneté française. 

Ce n'est que le 16 janvier dernier qu'un décret au Journal officiel français, signé par le Premier ministre Gabriel Attal, que Karim Wade a perdu officiellement la nationalité française par renonciation. Et ce lundi 5 février, c'est le camp de Karim Wade qui a présenté aux députés sénégalais un texte repoussant le scrutin à six mois ou un an. Un report qui permettrait de reprendre le processus électoral depuis le départ, dépôts candidatures comprises. Celle de Wade, désormais détenteur de la seule citoyenneté sénégalaise, pourrait alors être acceptée.

Ousmane Sonko : l'opposant qui inquiète

Qu'elle ait été favorisée par Macky Sall ou non, sa candidature aurait un autre poids que celle du dauphin désigné, Amadou Ba. Car celui-ci risquait d'être balayé par l'opposant Bassirou Diomaye Faye, candidat derrière lequel se profile l'ombre de l'étoile montante de la scène politique sénégalaise : Ousmane Sonko. La candidature de ce dernier a également été rejetée : Sonko a été condamné en 2023 à deux ans de prison ferme pour "corruption de la jeunesse", ce qui le rend inéligible pour le scrutin de 2024. Une seconde condamnation, pour laquelle tous les recours n'ont pas été épuisés, pour diffamation du ministre du Tourisme, risque de le voir perdre définitivement ses droits civiques.

Ousmane Sonko est né en 1974 en Casamance, au sud du pays. Fils de fonctionnaires, il réalise un parcours scolaire brillant, qui le voit notamment sortir diplômé de l'École Nationale d'Administration (ENA) du Sénégal en 2001. Il est encore haut-fonctionnaire quand il se fait connaître pour ses critiques sur la politique budgétaire du gouvernement. Elles déboucheront sur sa radiation en 2016. Cette mise à l'écart le révèle paradoxalement au grand public, et sa popularité n'a fait qu'enfler depuis : dès l'année suivante, il entre à l'Assemblée nationale à la suite des élections législatives. Sonko poursuit ses dénonciations du gouvernement, qu'il considère comme corrompu, et vise notamment le frère du président pour des pots-de-vin présumés. 

En 2022, il est élu à la mairie de Zinguichor, une ville de 150.000 habitants de son fief de Casamance, où sa popularité est immense. La même année, la coalition qu'il dirige aux législatives fait perdre la majorité absolue au camp présidentiel. Sonko a mené la campagne en mettant en avant la "lutte contre l'homosexualité", qu'il promet de "criminaliser" s'il atteint la présidence. Son discours est également fortement hostile à la relation économique du Sénégal avec la France.

L'opposant de 49 ans a dénoncé les poursuites judiciaires à son égard comme autant de manœuvres du pouvoir pour l'écarter de la course à la présidence. Il a finalement désigné un proche, Bassirou Diomaye Faye, pour représenter officieusement les couleurs de son parti (le Bissaf, dissout en juillet 2023). Faye est, lui aussi, incarcéré, mais pas condamné, ce qui a permis la validation de sa candidature. Or, les chances de ce candidat bis semblent désormais très sérieuses, la base électorale de Sonko ayant bien compris qu'il lui permettrait in fine d'accéder au pouvoir. Lors de sa première arrestation en 2021, des émeutes à Dakar et en Casamance avaient fait au moins dix morts. En 2023, de nouveaux heurts avaient éclaté lors de sa condamnation, faisant au moins 15 morts parmi les manifestants, un chiffre contesté par le parti d'Ousmane Sonko. Des troubles rarissimes depuis de nombreuses années au Sénégal, considéré comme un exemple de stabilité dans la région.


Frédéric SENNEVILLE

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