Iran : la révolte du voile

Iran : l'abolition de la police des mœurs n'est qu'"une stratégie de manipulation"

Propos recueillis par Maëlane Loaëc
Publié le 4 décembre 2022 à 14h45
JT Perso

Source : JT 13h WE

Téhéran a annoncé ce week-end vouloir dissoudre la police des mœurs, responsable du contrôle du port du voile dans les rues.
Le pouvoir va également revoir une loi sur ce port obligatoire.
Or ces annonces ne recoupent encore rien de concret, analyse le spécialiste de l'Iran Clément Therme.

Alors qu'une vague de contestation inédite continue de secouer l'Iran depuis près de trois mois, les autorités semblent finalement afficher des signes d'assouplissement. Ce dimanche, l'autorité judiciaire de Téhéran a annoncé l'abolition de la police des mœurs, une brigade responsable notamment du contrôle du port du voile obligatoire dans la rue. C'est elle qui avait arrêté la jeune Mahsa Amini, dont la mort en détention avait déclenché les premières manifestations. La veille, les autorités iraniennes avaient indiqué vouloir revoir une loi de 1983 sur le port du voile obligatoire. 

Mais ces déclarations, qui surviennent alors que la répression a déjà fait des centaines de morts dans le pays, ne doivent pas faire illusion : elles restent encore confuses, et surtout, elles n'augurent aucune bascule politique profonde, explique à TF1info le spécialiste de l'Iran Clément Therme, chargé de cours à l'université Paul Valéry de Montpellier et directeur de l'ouvrage L'Iran et ses rivaux : Entre nation et révolution (éditions Passés Composés, 2020).  

L'annonce de l'abolition de la police des mœurs est-elle le signe qu'un véritable changement est amorcé par le régime iranien ?

Absolument pas : elle émane du pouvoir judiciaire, qui est séparé du gouvernement, et qui cherche seulement à se déresponsabiliser face à la crise sécuritaire que traverse le régime. Elle survient à la veille de nouvelles manifestations et de grèves prévues pendant trois jours à compter de lundi, et qui s'annoncent massives. Cette déclaration est surtout le signe des rivalités internes entre les différentes institutions que recoupe ce même régime, ce qui lui vaut son appellation d'"autoritarisme fragmenté". 

Par ailleurs, elle n'a pas encore été confirmée par la plus haute autorité de l'État, à savoir le guide suprême de la République islamique. Et c'est une annonce partielle : il ne s'agit pas pour l'instant de revenir sur le port obligatoire du voile, ni même sur l'inégalité fondamentale qu'il existe dans la loi en Iran entre les hommes et les femmes, mais simplement d'envisager le remplacement de cette brigade des mœurs par la mise en place d'une amende. Quant à l'annonce d'une procédure à venir pour réviser la loi sur le port du voile obligatoire, elle ne dit rien du tout pour l'instant. Il faut attendre des clarifications, puisque le régime utilise cette confusion comme une véritable stratégie. 

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Ces déclarations ne marquent donc pas un geste de Téhéran envers les manifestants ? 

Non, aucun processus de réconciliation n'a été mis en place. Ce n'est en rien une prise en compte des demandes des protestataires, mais seulement un ballon d'essai, qui se révèle être un stratagème. L'annonce de l'abolition de la police des mœurs est une stratégie de manipulation par l'instauration d'un faux dialogue, pour mieux réprimer ensuite. Le régime va ainsi tenter de justifier la répression qui va se poursuivre dans les prochains jours, et diviser les manifestants : une fois que cette suppression est annoncée, on peut qualifier ceux qui continuent de protester d'extrémistes. La dictature se maintient dans la même spirale, et continue à faire régner la terreur.

D'autant que les revendications des contestataires ne se limitent pas à la police des mœurs, elle représente seulement l'étincelle qui a déclenché ce mouvement révolutionnaire. Les manifestants ne risquent pas leur vie pour uniquement réformer le régime, mais bien pour le changer en profondeur. 

Ces appels factices au dialogue et l'absence de capacité de réforme du système ne font que rajouter au mécontentement de la population

Clément Therme, spécialiste de l'Iran

Le pouvoir n'est-il tout de même pas en train de se fragiliser ? 

C'est en effet un aveu de faiblesse du régime, qui est confronté à une nouvelle réalité sociale : dans certains quartiers de Téhéran, sept femmes sur dix sortent déjà sans voile. Le fait que la question se pose à l'intérieur du système politique montre déjà, en soi, que celui-ci se rend compte que le tout sécuritaire n'est pas soutenable à long terme. 

Mais ce débat reste factice : il ne porte pas tellement sur l'obligation ou non du port du voile, mais sur la manière dont le régime peut tenter de survivre, face à un mouvement de contestation qui ne s'arrête pas et qu'il n'arrive pas à éteindre par la seule répression. Il semble vouloir faire des accommodements, mais sans changement de fond. Or ces appels factices au dialogue et l'absence de capacité de réforme du système ne font que rajouter au mécontentement de la population. Les tentatives de manipulation se retournent souvent contre ceux qui pensent manipuler.


Propos recueillis par Maëlane Loaëc

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