Le drame d'Alep

"Nous sommes épuisés" : un casque blanc syrien nous raconte son quotidien dans l'enfer d'Alep

Thomas Guien
Publié le 28 septembre 2016 à 18h36
"Nous sommes épuisés" : un casque blanc syrien nous raconte son quotidien dans l'enfer d'Alep

Source : KARAM AL-MASRI / AFP

TÉMOIGNAGE - Les Casques blancs, ces bénévoles de la "Défense civile syrienne" qui participent aux secours dans des zones tenues par les rebelles, sont en première ligne à Alep. LCI a pu joindre l'un des membres de cette organisation humanitaire, en lice pour le prix Nobel de la paix.

"Depuis le 19 septembre, nous avons comptabilisé environ 1.700 frappes". Ammar Salmo peine à reprendre son souffle. Joint par téléphone mercredi, cet homme de 31 ans cherche à nous faire comprendre l’étendue du désastre à Alep. Une ville où, avec ses collègues de la Défense civile syrienne, une organisation humanitaire qui se vaut apolitique, il participe aux secours dans les zones tenues par les rebelles.

Les dernières nouvelles sont particulièrement mauvaises : "A l’heure où je vous parle, deux hôpitaux viennent d’être bombardés. Dans l’un d’eux, le générateur d’oxygène a été complètement détruit." Selon lui, au moins une vingtaine de civils ont été blessés, quelques-uns ont été tués. Aggravant encore le bilan après une semaine de bombardements russes et syriens : au moins 165 personnes ont été tuées, selon l’OSDH, dans ce secteur habité par 250.000 personnes. Un chiffre qui pourrait grossir au fil des heures, sous les coups de boutoir d’un régime bien décidé à reprendre la main dans la seconde ville du pays.

Vidéo - Les deux plus grands hôpitaux du quartier rebelle d'Alep bombardés :

Alep : les deux plus grands hôpitaux du quartier rebelle bombardésSource : Sujet JT LCI
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"Evidemment qu’il faut les récupérer !"

Pour Ammar Salmo, l’issue du conflit semble aujourd'hui bien dérisoire. Les "Casques blancs", surnom des membres de la Défense civile syrienne, n’ont qu’un seul but : sauver les civils d’une mort annoncée. Quelles que soient leurs convictions. "Nous prenons en charge chaque Syrien, peu importe sa religion ou son camp. Nous nous retrouvons parfois pris entre deux feux en voulant récupérer des blessés. Faut-il les laisser ? Faut-il les récupérer ? Evidemment qu’il faut les récupérer !", s’emporte Ammar.

Comme lui, ils sont des centaines à avoir rejoint les rangs des Casques blancs depuis 2013. A l’époque, le gouvernorat d’Idleb (nord-ouest de la Syrie) passe aux mains de l’opposition. Des volontaires s’organisent alors pour apporter les premiers secours dans les lieux ciblés par l’armée de Bachar al-Assad. L’initiative fait peu à peu boule de neige et, fin octobre 2014, tous ces comités s'unissent sous le nom de Défense civile syrienne. 

"Nous n’avons plus les moyens d’assurer toutes nos missions"

Au total, ils seraient désormais environ 3.000 Casques blancs, répartis entre Idleb et Alep. Mais seuls 120 d’entre eux s’affairent dans cette dernière. "Nous sommes des volontaires avant tout, nous explique Ammar. Parmi nous, certains ont une expérience médicale, certains sont infirmiers, d’autres anciens militaires, étudiants, maçons… Notre quotidien ? Nous rendre sur les lieux des bombardements pour évacuer - souvent à mains nues - les personnes ensevelies, et emmener les survivants dans les centres médicaux. Mais aussi coordonner les équipes, nous mettre en relation avec d’autres ONG, réparer les réseaux… Bref, vous comprenez", conclut le jeune homme, apparemment dépassé par l’ampleur de la tâche.

Il faut dire que la situation s’est encore aggravée ces dernières heures. "A  Alep, nous n’avons plus que quelques centaines de litres de carburant pour nos ambulances. Et seulement deux camions de pompiers disponibles pour couvrir les quartiers rebelles". Des quartiers où les bombes tombent quasiment sans temps mort. Nouveauté ces derniers jours rapporte-t-il : des bombes anti-bunkers qui, en s’abattant, font l'effet d'un tremblement de terre, au point de faire écrouler un immeuble de plusieurs étages comme un château de cartes.

Après trois ans d’existence dans une quasi-anonymat, les Casques blancs ont eu l’honneur d’un documentaire, diffusé en ce moment sur Netflix. L’occasion pour une poignée d’acteurs hollywoodiens - George Clooney, Ben Affleck, Daniel Craig - de réclamer un prix Nobel de la paix pour l’organisation. La cérémonie doit avoir lieu en octobre. D’ici là, ces héros anonymes ont d’ores et déjà reçu la semaine dernière le Right Livelihood, qui se veut un "Nobel alternatif". Une reconnaissance tardive qui a au moins le mérite d’attirer l’attention de la communauté internationale sur le sort des civils, constate Ammar. Avant de revenir à la réalité du terrain : "Nous n’avons plus les moyens d’assurer toutes nos missions, nous sommes épuisés, et pas assez nombreux.  Mais nous n’avons pas peur pour les prochains jours. C’est ainsi que nous vivons, nous avons grandi avec la guerre."

Vidéo - La bande-annonce du documentaire de Netflix :

VIDÉO - Prix Nobel de la paix : zoom sur les casques blancs

Prix Nobel de la paix : zoom sur les casques blancsSource : Sujet JT LCI
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