Brésil : Lula défait Bolsonaro et revient au pouvoir

Présidentielle au Brésil : "Pour ses partisans, Bolsonaro est le seul à pouvoir faire quelque chose dans cette tempête"

Maxence GEVIN
Publié le 3 octobre 2022 à 11h20
JT Perso

Source : TF1 Info

Au soir du premier tour de l'élection présidentielle, dimanche, l'ancien président de gauche Lula est arrivé en tête devant l'actuel chef de l'État Jair Bolsonaro.
Un résultat bien plus serré que prévu qui relance les espoirs du président d'extrême droite.
S'il ne part pas favori, le candidat d'extrême droite est loin de s'avouer vaincu.

Onze candidats sur la ligne de départ, et deux finalistes au soir de l'élection présidentielle brésilienne. Grand favori, Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula (parti des travailleurs), ancien chef de l'État (2003-2011), est arrivé en tête du premier tour dimanche avec 48% des voix. Pour autant, déjouant les pronostics des sondages, l'actuel président de la République, Jair Bolsonaro (parti libéral), reste dans la course pour le second tour, avec 43% des suffrages. 

Juliette Dumont, maîtresse de conférences en Histoire contemporaine à l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine et chercheuse au CREDA, revient sur les atouts dont dispose encore, malgré quatre années marquées par les polémiques,  de celui que l'on surnomme "le Trump des tropiques". 

Comment expliquer qu'autant de Brésiliens votent encore pour Bolsonaro ? 

Il y a plusieurs facteurs, qui sont à la fois de court et de long terme. Jair Bolsonaro n'est pas arrivé au pouvoir en 2018 par hasard. Son élection a mis en évidence une crise du système politique brésilien tel qu’il fonctionne depuis la re-démocratisation du pays et la Constitution de 1988. Cette crise politique ne s’est pas arrangée pendant les 4 ans de son mandat, d’autant qu’il a attaqué à de multiples reprises les institutions garantes de la démocratie. Paradoxe, ses partisans sont convaincus qu’il est le seul, dans cette tempête, à pouvoir faire quelque chose. 

Par ailleurs, Lula avait été éliminé de la course en 2018 parce qu’il était en prison, sous le coup d’accusations de corruption. Entre-temps, il y a eu des non-lieux de la Cour suprême. Mais c’est une petite musique qui continue d’être jouée très fortement. Lors du dernier débat, jeudi, Bolsonaro a directement attaqué Lula, lui reprochant d'être un voleur, critiquant le parti des travailleurs qui serait la plus grande mafia que le Brésil ait connue. Avant même 2018, les accusations de corruption à l'encontre de ce parti ont infusé très profondément la société brésilienne, à commencer par les classes populaires. Il y a désormais une forte méfiance à son égard. Ce climat pèse très lourd. 

Jair Bolsonaro peut-il l'emporter ?

C’est la grande question. Les trois semaines avant le second (le 30 octobre prochain) vont être assez denses. Des deux côtés, il y aura une mobilisation très forte. Et Bolsonaro a déjà bien chauffé à blanc ses partisans. Cela fait un an qu’il dit qu'une défaite serait liée à la manipulation des urnes électroniques. De nombreuses fake news continuent de circuler au Brésil affirmant que, de toute façon, les élections sont truquées. Lorsque l'on sait l'impact qu'ont ces fausses informations dans le pays, Lula n’est pas du tout assuré de gagner en cas de second tour. 

De nombreux témoignages montrent à quel point l'actuel président et ses partisans imposent déjà un climat d'anxiété dans toutes les sphères de la société. On retrouve, en plus, au Brésil cette idée selon laquelle les politiciens seraient "tous pourris". On pourrait donc avoir un nombre considérable d'électeurs qui renoncent à voter au second tour. Par peur ou par dégoût d'une campagne qui n’a pas, jusque-là, été très intéressante en termes d’idées démocratiques. 

En somme, ce qui pourrait éventuellement inverser le rapport de force, c’est une campagne qui continuerait sur sa lancée avec toujours plus de "pugilat" et toujours moins de débat d'idées. C’est un scénario envisageable. Je ne dis pas qu’il est probable, mais envisageable. Et puis, il ne faut pas sous-estimer la capacité des bolsonaristes à diffuser des fake news. Ils sont beaucoup plus présents sur les réseaux sociaux que la coalition autour de Lula. Le climat de violence, déjà très important et qui risque encore de monter d’un ou deux crans supplémentaire(s), peut également servir les desseins de Bolsonaro. 

Son but est de décrédibiliser un système politique qui ne fonctionne plus

Juliette Dumont, chercheuse au CREDA

Bolsonaro se présente, lui, toujours comme celui qui va nettoyer le Brésil de la corruption, ce qui est assez ironique quand on sait les affaires de ses fils. Dès qu’il y a des accusations à son égard de la part des instances judiciaires du système fédéral, il crie au complot contre sa personne. Son but est de décrédibiliser un système politique qui ne fonctionne plus et qui veut, selon lui, empêcher le peuple qu'il représente de gouverner. 

Pour lui, l’adversaire politique devient un ennemi à abattre qui menace l’intégrité de la nation brésilienne

Juliette Dumont, chercheuse au CREDA

Il ne faut pas non plus oublier qu’il a fait tout ce que le secteur de l’agrobusiness demandait (démantèlement de la législation environnementale, coupes drastiques de budget sur les organismes fédéraux chargés de surveiller la déforestation, autorisation massive de pesticides, etc.). Son gouvernement était aussi très accueillant pour ceux qui exploitent les minerais – l’or en particulier. Ce sont des secteurs importants dans la mesure où économiquement ils pèsent très lourd. L’économie brésilienne, et donc de nombreux travailleurs, en sont très dépendants. 

Enfin, il place le débat sur un plan moral, avec la défense de la famille et de la patrie. Il répète à cor et à cri que c’est une lutte à mort, entre le bien qu’il incarne, et le mal. Pour lui, l’adversaire politique devient un ennemi à abattre parce qu’il menace l’intégrité de la nation brésilienne. Ces valeurs très conservatrices sont portées par les églises évangéliques, extrêmement puissantes au Brésil. Cet agenda moralisateur sur le plan social et sociétal plaît, comme dans d’autres pays du monde. 

Des groupes évangéliques participant à une manifestation de soutien à Jair Bolsonaro devant le Congrès, à Brasilia le 19 juillet 2020. - EVARISTO SA / AFP

Comment expliquer l'influence des églises évangéliques dans l'opinion publique ?

Les églises évangéliques se montrent opportunistes et prennent la place d’un état défaillant. Leur influence s'est encore accentuée avec la crise du Covid-19. Les classes populaires ont été les plus touchées. Des réseaux de solidarité ont vu le jour pour faire face à la pandémie et ce sont souvent les églises évangéliques qui les ont mis en place. Elles ont un double visage : elles sont conservatrices, réactionnaires, mais elles jouent aussi un grand rôle dans les sociabilités des classes populaires. C'est finalement une suite logique de l'histoire que les classes populaires soient très proches des églises évangéliques, et donc attentives aux consignes de vote. Or, la plupart d’entre elles, se retrouvent dans le programme de Bolsonaro. 

Depuis que les sondages le donnent perdant, il n’a cessé de s’en référer à l’exemple de Trump et de ses partisans

Juliette Dumont, chercheuse au CREDA

Lire aussi

Selon vous, l'élection est loin d'être jouée. Quand bien même, si Lula parvient à la gagner, faut-il craindre un nouvel épisode de l'invasion du Capitole, cette fois au Brésil ? 

C'est ce que nous craignons tous. Lors de l’invasion du Capitole américain (par des partisans de Donald Trump, le 6 janvier 2021, ndlr), Bolsonaro a applaudi des deux mains. Dès lors, et surtout depuis que les sondages le donnent perdant, il n’a cessé de s’en référer à l’exemple de Trump et de ses partisans. S’il a mis un peu d’eau dans son vin ces dernières semaines, ses partisans, eux, sont chauffés à bloc. Pour ne rien arranger, du fait de la politique de libéralisation des armes ces dernières années, ils sont armés. Cela fait craindre une escalade de la violence. 


Maxence GEVIN

Sur le
même thème

Articles

Tout
TF1 Info