Quatre personnes, dont une eurodéputée, ont été interpellées et écrouées dimanche à Bruxelles.
Elles sont accusées de corruption dans une affaire liée au Qatar.
Entretien avec Georges Malbrunot, co-auteur du livre "Nos très chers émirs".

L'affaire secoue les capitales européennes. De Bruxelles à Athènes en passant par Rome, le "Qatargate" éclabousse le Parlement européen après que sa vice-présidente, Eva Kaili, a été incarcérée en Belgique dans une affaire de corruption. 

Prise la main dans le sac (qui contenait des dizaines de milliers d'euros), la politicienne grecque est accusée d'avoir accepté des versements très généreux de la part du Qatar en contrepartie d'un vrai lobbying au Parlement européen. Georges Malbrunot, journaliste au Figaro et spécialiste de ces questions, revient sur cette pratique dont l'émirat est coutumier... depuis longtemps. 

Alors que le Qatargate éclabousse Bruxelles, êtes-vous surpris par cette affaire ? 

Non, ces révélations n'ont rien de surprenant. À travers mes enquêtes sur le sujet depuis une dizaine d'années [Georges Malbrunot est notamment l'auteur d'un ouvrage sur les liens entre certains politiques français et les autorités qataries ndlr.] j'ai documenté un certain nombre d'actes de lobbying agressifs pratiqués par le Qatar à l'égard d'hommes ou de femmes politiques français. C'est une pratique ancienne, qatarienne, mais aussi propre à un certain nombre d’autres pays du Golfe.

Habituellement, ils ne laissent pas de traces
Georges Malbrunot, journaliste et co-auteur du livre "Nos très chers émirs"

Au-delà des sacs d'argent, il y a aussi ce qu'on appelle la "diplomatie de la Rolex". Ainsi, il est connu que des cadeaux sont faits à chaque dignitaire qui vient au Qatar. Et la valeur évolue en fonction du rang. Ça va de la montre à 85.000 euros au stylo Montblanc, en passant par de gros chèques-cadeaux à utiliser dans les boutiques européennes. Cette pratique du cadeau est quasiment institutionnalisée. Certains acceptent, d'autres refusent, et une partie accepte en les remettant au mobilier national. Une fois les cadeaux, ou les liasses, acceptées, les autorités savent qui aime le Qatar et son argent.

Par contre, ce qui est surprenant, c'est cette prise en flagrant délit. Si elles sont connues, ces pratiques sont habituellement entourées d'un grand "professionnalisme", ils ne laissent pas de traces. Là, visiblement, il y a eu une faille dans la stratégie qatarienne. Les différents éléments parus dans la presse, comme la valise pleine d'argent, montre un grand amateurisme. 

Disposer de relais d'influence qui défendra le Qatar lorsqu'il sera attaqué
Georges Malbrunot, journaliste et co-auteur du livre "Nos très chers émirs"

Vous parlez d'un "lobbying agressif". Quel en est l'objectif ? 

Le but est de disposer d'une clientèle de relais d'influence qui défendra le Qatar lorsque l'émirat sera attaqué. C'est par exemple le cas actuellement, avec l'organisation de la Coupe du Monde qui a remis dans le débat la question des droits des travailleurs et des personnes LGBT

Les personnes ciblées par le Qatar viennent de domaines très variés. Ce sont des parlementaires qui votent des textes, des chercheurs qui écrivent des papiers en faveur du Qatar ou dénigrant ses ennemis, des journalistes qui écrivent des articles à ce sujet, des députés qui publient des tribunes, ou même des juristes pour arbitrer en leur faveur dans des procès internationaux. 

L'objectif est d'avoir une clientèle assez large pour relayer massivement les positions du Qatar et les défendre. Voire, parfois, pour publier des articles directement inspirés – et même rédigés – par les sociétés de communication qataries. En somme, lutter contre ceux qui propagent une image négative et promouvoir une image positive. 

Le "Qatargate" ne serait donc que la partie émergée de l'iceberg ?

Oui, très clairement. La corruption du Qatar est une entreprise d'ampleur quasi-planétaire. Elle ne concerne pas que le Parlement européen, et elle cible des régions bien plus nombreuses que les pays européens. Dans tous les pays où le Qatar a des intérêts, qu'ils soient alliés ou clients, il opère ce lobbying agressif. 

D'ailleurs, les parlementaires eux-mêmes ne sont pas réellement surpris. Chacun d'eux a à l'esprit qu'il est une cible potentielle ou l'a déjà été par le passé. Et ils savent également que ceux qui adoptent des positions très élogieuses à l'égard du Qatar profitent de son argent. On en a la preuve avec ce discours complètement surréalistes d'Eva Kaili le 22 novembre devant le Parlement européen, lorsque l'eurodéputée a décrit l'émirat comme "un chef de file en matière de droits du travail". C'est un secret de polichinelle. Mais avec cette affaire, l'omerta qui régnait jusqu'ici pourrait bien se fracturer. 


Propos recueillis par Felicia Sideris

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