Le Commandement de l'espace organise au Cnes, à Toulouse, un exercice spatial unique en Europe.
Cette simulation sert à préparer l'armée française et ses alliés à l'éventualité d'une guerre dans l'espace.
Si un tel scénario reste fictif, la menace est bien réelle.

L’espace, qu’un traité international de 1967 ambitionnait de démilitariser, l’est de moins en moins. Loin des projecteurs, et de l’esprit de solidarité qui règne à bord de la Station spatiale internationale (ISS), la course pour la domination de la basse orbite terrestre a déjà commencé. Emboitant le pas des États-Unis, la France s'est donc dotée en 2019 d'un Commandement de l'espace (CDE), dont le centre opérationnel, basé à Toulouse, comprendra 500 agents en 2025. Certes, nous ne sommes pas encore entrés dans une guerre spatiale. Mais il faut pourtant s'y préparer, car la menace est bien réelle.

Le centre opérationnel de l’exercice AsterX a lieu au sein des locaux du Cnes, à Toulouse.
Le centre opérationnel de l’exercice AsterX a lieu au sein des locaux du Cnes, à Toulouse. - MORGANE VALLE / ARMÉE DE L'AIR ET DE L'ESPACE

Dans cette optique, depuis le 4 mars et jusqu'au vendredi 15, des unités de la Force spatiale française participent à un entraînement militaire consistant à simuler un scénario de crise dans l'espace, "inspiré de menaces actuelles et futures" et "couvrant l’ensemble du spectre de la guerre spatiale", indique l'armée de l'Air et de l'Espace sur son site internet. Cet exercice unique en Europe, baptisé AsterX (un clin d'œil au premier satellite français, "Astérix", lancé en 1965), vise à "entraîner les unités du CDE aux côtés de leurs partenaires étrangers afin de favoriser le développement de l’interopérabilité dans le domaine spatial et une culture commune pour ce type d'opérations spatiales", indique à TF1info l'armée de l'Air et de l'Espace. 

MORGANE VALLE / ARMÉE DE L'AIR ET DE L'ESPACE

Quelque 140 personnes, dont des membres des différentes composantes de l'Armée française (Terre, Air, Marine, Cyber) mais aussi des civils, comme des membres du Centre national d'études spatiales (Cnes) et des industriels du domaine, sont mobilisées pour cet exercice, auquel sont aussi associés quinze pays alliés, dont l'Allemagne, la Belgique, l'Italie ou encore les États-Unis. Au programme de ces quinze jours, "23 évènements spatiaux, sur toutes les orbites, pour faire face à 14 types de menaces différentes" impliquant de façon coordonnée tous les milieux et champs de conflictualité, le tout en temps réel. 

L'utilisation des données par satellite est devenue un élément incontournable.
Un porte-parole de l'armée de l'Air et de l'Espace

Aujourd'hui, le renseignement militaire s’appuie largement sur les images collectées par des satellites en orbite autour de la Terre, d'où la nécessité d'être en mesure de réagir rapidement si un ennemi tente de nous priver de l'apport de ces sentinelles. "L'appui spatial aux opérations militaires contribue de façon décisive à l’autonomie d’appréciation et de décision ainsi qu’au succès de l’action des armées. Et l'utilisation des données par satellite est devenue un élément incontournable" afin de suivre "la situation tactique, de mener des attaques, de connaitre les vulnérabilités de l’adversaire et de redéployer des efforts", souligne un interlocuteur au service de communication de l'armée de l'Air et de l'Espace, auprès de TF1info. 

Les menaces auxquelles se préparent nos forces armées à l'occasion de cet exercice s'appuient sur "un scénario géopolitique fictif inspiré de menaces actuelles et futures, couvrant l’ensemble du spectre de la guerre spatiale", de la rentrée à risque dans l'atmosphère d'un objet spatial - qu'il faudra suivre pour avertir les populations le cas échéant - à la modification en urgence de l’orbite d’un satellite en cas de tir d'un missile ASAT (antisatellite) depuis le sol, en passant par le brouillage d'un signal pour aveugler un appareil ennemi jusqu'à sa neutralisation en cas de tentative de collision ou d'espionnage. 

De plus en plus de manœuvres suspectes

Preuve de l’urgence, en septembre 2018, la ministre des Armées, Florence Parly, avait révélé lors d’un discours au Centre national d’études spatiales (Cnes), à Toulouse, qu’un satellite russe avait tenté, un an plus tôt, d’espionner un satellite franco-italien servant à des communications militaires sécurisées. "Tenter d’écouter ses voisins, ce n’est pas seulement inamical. Cela s’appelle un acte d’espionnage", avait-elle martelé. C'est d'ailleurs après cet épisode que la France avait annoncé se doter d'un commandement de l'espace. Depuis, les manœuvres militaires se sont multipliées.

En 2019, l'Inde est devenue le quatrième pays, après les États-Unis, la Russie (du temps de l’ex-Union soviétique) et la Chine, à abattre un satellite dans l’espace en tirant un missile ASAT (antisatellite) depuis le sol. Une démonstration de force qui avait provoqué une minicrise diplomatique avec Washington. On l'a vu précédemment, les forces armées modernes dépendent très largement des satellites, d’où l’intérêt d’avoir la capacité de détruire ces derniers afin de gêner l’adversaire en lui retirant sa capacité à écouter et à voir depuis l’espace.

Dernièrement, c'est la Russie qui a fait parler d'elle. Citant des sources anonymes, ABC News et le New York Times ont révélé le mois dernier que la Russie envisagerait de "placer une arme nucléaire dans l'espace". De quoi provoquer une vague d'inquiétude. D'après des experts, il apparait que cette arme serait destinée à neutraliser des satellites militaires ou civils, par le biais d'une technologie d'impulsions électromagnétiques (EMP), ce qui permettrait de "griller" l'électronique embarquée des engins spatiaux se trouvant sur une orbite donnée.

ARMÉE DE L'AIR / CNES

Le fameux traité sur l'espace de 1967 interdit uniquement l’utilisation d’armes de destructions massives, mais pas les armes légères ou les collisions. En dépit de récentes tentatives, notamment de l’Union européenne, pour relancer les négociations, les États-Unis, d’un côté, et la Chine et la Russie, de l'autre, continuent de bloquer les pourparlers. Résultat, le traité de préservation de l’espace est en gestation depuis 2006. Dans le même temps, à la demande des états-majors, ces mêmes grandes puissances spatiales ont investi massivement pour se doter d’un arsenal militaire.

La France essaie de rattraper son retard

Pour muscler sa force spatiale, l'Hexagone a prévu d'y consacrer près de 5 milliards d'euros sur la durée de la loi de programmation militaire (2019-2025), dont 3,6 milliards pour le renouvellement de ses capacités satellitaires, avec une flotte qui comportera bientôt dix appareils. "La France dispose de 3 types de satellites militaires, prochainement 4. Chacun remplit une mission précise : renseignement, observation, télécommunications, protection", indique à TF1info le service communication de l'armée de l'Air et de l'Espace. 

Dans le détail, la France possède à ce jour trois satellites d'écoute électronique CERES (pour "Capacité de renseignement électromagnétique spatiale") et deux satellites (et bientôt trois) de reconnaissance optique CSO (pour "Composante spatiale optique"), ainsi que deux satellites de communications militaires Syracuse (pour "Système de radiocommunication utilisant un satellite"). D'ici à 2030, deux satellites patrouilleurs YODA (pour "Yeux en orbite pour un démonstrateur agile") seront lancés pour tenir à distance de nos satellites les engins spatiaux trop curieux. A ce stade, il ne s'agit que d'une expérimentation.


Matthieu DELACHARLERY

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