Rébellion avortée de Wagner : la médiation de la Biélorussie ne fera qu'"accroître sa dépendance" à Moscou

par Maëlane LOAËC
Publié le 26 juin 2023 à 17h52, mis à jour le 27 juin 2023 à 11h57

Source : TF1 Info

La rébellion des mercenaires de Wagner a été stoppée de justesse samedi par un accord trouvé avec Vladimir Poutine.
Le président biélorusse Alexandre Loukachenko, allié du Kremlin, a affirmé avoir pris part aux négociations pour trouver une issue à cette crise russe inédite.
Mais cette position "ne symbolise pas du tout son autonomie", explique Alexandra Goujon, spécialiste du pays.

Coup d'éclat ou cadeau empoisonné ? Le dirigeant biélorusse Alexandre Loukachenko s'est félicité d'avoir négocié l'accord entre son homologue russe Vladimir Poutine et le chef de Wagner Evguéni Prigojine, qui a défié le pouvoir russe en lançant ses hommes en direction de Moscou. Dans une déclaration surprise samedi soir, le service de presse du chef d'État biélorusse a affirmé que celui-ci avait passé sa journée à échanger avec les deux partis, pour parvenir à un accord prévoyant l'exil du patron des mercenaires pro-russes en Biélorussie. Mais il n'est pas garanti que ce succès diplomatique lui profite, bien au contraire.

Depuis plusieurs années, la dépendance de Minsk à l'égard du Kremlin n'a fait que s'accentuer. Alexandre Loukachenko, qui dirige son pays d'une main de fer depuis 2020, est devenu un paria sur la scène internationale depuis des élections très contestées en 2020 dans le pays et son soutien à l'invasion de l'Ukraine par son allié russe. Avec l'arrivée prévue d'Evguéni Prigojine sur son territoire, cette nouvelle "mission" devrait venir renforcer cette dépendance, explique auprès de TF1info Alexandra Goujon, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Bourgogne, spécialiste de la Biélorussie et l'Ukraine et autrice du livre L’Ukraine : de l’indépendance à la guerre (éditions Le Cavalier Bleu, 2023). 

Est-ce la première fois que la Biélorussie se pose en médiatrice dans des affaires qui concernent la Russie ? 

En 2015, lors des accords de Minsk, signés notamment entre Moscou et Kiev et qui visaient à asseoir le cessez-le-feu en Ukraine, Alexandre Loukachenko avait déjà occupé cette position de médiateur. Plus récemment, en mars dernier, il a aussi évoqué une trêve en Ukraine, tentant de rejouer ce rôle d'intermédiaire. Mais c'est la première fois qu'il se pose de manière si marquée entre deux acteurs russes. 

Cette médiation face à l'appel à la mutinerie de Wagner était-elle inattendue ? 

Au premier abord, cette intervention a pu paraître surprenante, puisque l'on pouvait considérer que les autorités russes n'étaient pas en mesure de gérer elles-mêmes le face-à-face avec Evguéni Prigojine. Mais au vu de l’issue de la médiation, qui prévoit l'exil du chef de Wagner en Biélorussie, on comprend pourquoi le président biélorusse a été associé. Il est évident que tout s’est fait en coordination avec le Kremlin : si Minsk est sollicitée, c'est parce que Moscou le souhaite. 

C'est un échange de services, qui permet au pouvoir russe de ne plus avoir Evguéni Prigojine sur son territoire, tout en parvenant à le contrôler dans une certaine mesure en l'envoyant dans un état allié qui est dépendant de la Russie. Depuis l’élection frauduleuse de 2020, la Biélorussie est en effet devenue de plus en plus dépendante de Moscou, voire vassalisée. Cette imbrication est de plus en plus importante avec la guerre en Ukraine : Minsk sert de base arrière à l'armée russe, qui utilise ce territoire pour y déployer des hommes et des armes nucléaires tactiques.

Suite à la médiation, l'agence de presse officielle biélorusse Belta a bien souligné le fait que cet accord a été réalisé en coordination avec la Russie. Bien évidemment, à l'intérieur de son pays, Alexandre Loukachenko va essayer de valoriser son rôle, en jouant sur cette image de médiateur et en montrant que le Kremlin a eu besoin de lui et l'a remercié. Cela lui donne du poids, mais seulement en interne, et pas en Russie ou à l'international, lui qui fait déjà figure de paria auprès des Occidentaux. 

Les deux régimes sont en quelque sorte dans un échange de services l'un avec l'autre, et la faiblesse de l’un a plutôt tendance à affaiblir l’autre
Alexandra Goujon, spécialiste de la Biélorussie et de l'Ukraine

Cette imbrication pourrait-elle être renforcée par cet accord ? 

Oui, je le crois. Alexandre Loukachenko peut se présenter comme une partie de la solution trouvée, c’est plutôt valorisant pour lui, et en même temps cette solution le rend aussi dépendant d’une mission qui lui a été confiée, et en quelque sorte, cela accroît cette dépendance. L'opposition biélorusse souligne d'ailleurs que ce rôle d'intermédiaire inclut encore plus le pays dans les affaires intérieures russes, que cela lie encore davantage les deux régimes politiques. Cet épisode ne symbolise pas du tout l’autonomie du chef d'État biélorusse par rapport à la Russie, au contraire.

Il existe un déséquilibre entre Moscou et Minsk, qui ne devrait pas changer. Mais on remarque aussi un effet miroir entre ces deux régimes politiques assez identiques, très autoritaires, devenus de plus en plus répressifs en même temps à l’égard de la contestation interne dans les deux pays. Ils sont en quelque sorte dans un échange de services l'un par rapport à l'autre, et la faiblesse de l’un a plutôt tendance à affaiblir l’autre. Le rôle de médiateur d'Alexandre Loukachenko conforte la dépendance entre les deux régimes politiques et entre les deux hommes. 

Peut-on imaginer que Vladimir Poutine puisse lancer une répression contre le chef de Wagner sur le territoire biélorusse ?

Cela relève encore de la spéculation. Pour l'heure, on ne sait pas si Evguéni Prigojine est déjà arrivé en Biélorussie. On ne sait pas encore si cet exil va bien avoir lieu, et si cela est le cas, comment il va l'utiliser. La question se pose aussi sur l'avenir de ses hommes : vont-ils le suivre en Biélorussie ? Et que va devenir l'entreprise Wagner, qui a été perquisitionnée à Saint-Pétersbourg ? Il y a beaucoup de zones d'ombre dans ces négociations, à la fois sur leur contenu et leurs modalités. 


Maëlane LOAËC

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