Royaume-Uni : ils s'arrachent eux-mêmes des dents face aux difficultés d'accès aux soins

Publié le 29 février 2024 à 13h27

Source : JT 20h WE

Le Royaume-Uni fait face à un manque criant de dentistes dans le service public (NHS).
Ceux qui n'ont pas les moyens de prendre un rendez-vous dans le privé se soignent eux-mêmes.
D'autres se privent de soins, au risque de développer de graves pathologies.

"Je ne peux pas sourire. Je ne peux plus être moi-même". Dans un reportage diffusé par la chaine ITV News, Caroline Pursey ne parvient pas à se regarder devant un miroir. Car cette femme de 63 ans a pris une décision radicale : dans l'attente depuis trois ans pour un rendez-vous chez le dentiste, elle a décidé de s'arracher 12 dents. Un drame loin d'être anecdotique, tant la quête d'un soin au tarif public est devenue une mission quasi impossible pour beaucoup de Britanniques.

Le Royaume-Uni, entré en récession fin 2023, fait face à une crise économique profonde qui affecte le quotidien de ses citoyens. En particulier leur système public de santé, le NHS. Ce dernier leur permet, quels que soient leurs revenus, d'être suivis médicalement et soignés gratuitement. Les soins dentaires sont, eux, à prix modiques. Problème : selon une étude menée par la British Dental Association (BDA) en 2022, 90% des dentistes n'acceptaient plus de nouveaux patients aux tarifs publics réglementés car le mode de rémunération n'est plus incitatif depuis que les gouvernements successifs ont procédé à des coupes budgétaires.

"Des gens finissent à l’hôpital pour des overdoses d'anti-douleur"

Par conséquent, les patients sont réduits à s'orienter vers le privé pour ceux qui en ont les moyens. Ils doivent par exemple dépenser environ 500 euros juste pour une première consultation sans aucun traitement inclus. À Londres, les prix s'envolent : entre 800 et 900 euros pour une couronne, entre 230 et 350 euros pour soigner une carie. Médias et réseaux sociaux regorgent de témoignages de personnes contraintes de contracter un crédit pour se payer des soins, quand d'autres expliquent avoir profité d'un voyage à l'étranger pour se faire arracher une dent.

Conséquence de ces tarifs, de nombreux Britanniques se privent de soins pourtant essentiels. Selon un sondage YouGov réalisé en mars 2023, une personne sur cinq n'était pas enregistrée auprès d'un cabinet, privé ou public. "Des gens finissent à l’hôpital pour des overdoses d'anti-douleur, certains meurent de septicémie à cause d'un abcès ou d'un cancer de la bouche non diagnostiqué", a expliqué Mark Jones, un conseiller en sécurité qui a lancé il y a trois ans la campagne "Toothless in England" (sans dent en Angleterre). "Certains s'arrachent eux-mêmes leur dents", comme durant les confinements pendant la pandémie de Covid-19 qui avait vu se développer les cas de "Do it Yourself Dentistry" (les soins dentaires réalisés soi-même).

Devant l'ampleur du phénomène, les pharmaciens ont senti le filon. Comme l'a relevé Le Monde, les enseignes Boots vendent des kits First Aid Repair à 9 livres sterling. À l'intérieur : de quoi combler une dent abîmée, le nécessaire pour recoller une couronne ou une boite désinfectée pour garder une dent tombée "en attendant de pouvoir voir un dentiste", dixit la marque sur son site.

Sous le feu des critiques, le gouvernement britannique a dévoilé début février un dispositif pour répondre à la difficulté d'obtenir un rendez-vous avec un dentiste, avec des incitations financières à accepter de nouveaux patients et s'installer dans les zones sous-couvertes. Doté d'un financement de 200 millions de livres sterling (235 millions d'euros), le projet doit permettre de traiter un million de nouveaux patients qui n'ont pas vu un dentiste du NHS depuis deux ans ou plus en versant aux praticiens une prime "nouveaux patients" entre 15 et 50 livres.

"Trop peu, trop tard", a de son côté réagi l'association Toothless in England. "Les caries dentaires affectent un jeune sur cinq, des cancers oraux évitables tuent des patients, et les récits terrifiants d'interventions artisanales ne sont pas issus des romans de Victor Hugo et Charles Dickens" au XIXe siècle, ajoute l'association pour qui cette situation ne se serait jamais produite si les gouvernements s'étaient véritablement préoccupés de la question ces deux dernières décennies.


Thomas GUIEN

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