"Je me suis fait avoir" : comment 170.000 Français sont tombés dans le piège d'un réseau de faux sites marchands chinois

par Hamza HIZZIR | Reportage TF1 Baptiste Guénais, Justine Jankowski, Manon Monnier
Publié le 15 mai 2024 à 12h11

Source : JT 20h Semaine

Un groupe mafieux chinois a mis en ligne plus de 75.000 faux sites marchands en quatre ans.
Une arnaque qui a fait 800.000 victimes dans le monde, dont 170.000 rien qu'en France.
Le JT de TF1 a mené l'enquête et recueilli des témoignages.

Charlotte ne souhaite pas montrer son visage, par honte de sa mésaventure. Le mois dernier, cette retraitée s’est acheté un pull en cachemire sur Internet. "J’ai fini par tomber sur la couleur que je voulais, à 72 euros, alors que la plupart était au moins à 90 euros", confie-t-elle à TF1, dans l’enquête du JT de 20H à voir en tête de cet article. Mais, au bout de plusieurs semaines, elle constate que sa commande, dont le suivi indique qu’elle a été livrée, n’est jamais arrivée. Elle tente alors d’écrire un mail au site marchand. "Évidemment, adresse introuvable… Je commençais déjà à avoir des doutes, mais là, je me suis dit, je me suis sûrement fait avoir". Elle n’est pas la seule.

Le quotidien Le Monde, en collaboration avec le journal allemand Die Zeit et le Britannique The Guardian, a dévoilé, le 8 mai, les documents internes appartenant à une organisation cybercriminelle chinoise qui a mis en ligne 75.000 faux sites marchands en quatre ans. Dans ce laps de temps, ces sites frauduleux ont enregistré quelque 800.000 commandes à travers le monde, dont 170.000 rien qu’en France, pays de loin le plus touché par cette arnaque à très grande échelle. Au total, le préjudice de tous ces colis jamais livrés s’élève à plusieurs dizaines de millions d’euros.

Le mode opératoire : les escrocs copient les catalogues de véritables magasins en ligne, principalement de vêtements et de chaussures, mais aussi de jouets ou de meubles, puis veillent à référencer au mieux leurs faux sites dans Google, source de l’écrasante majorité des visites. Notre équipe a pu en consulter quelques-uns. Les photos et les logos semblent bien réels. Des articles de grande marque, souvent difficiles à trouver, y sont proposés à prix cassé, mais l'adresse web, elle, ne correspond pas à l'enseigne en question. "Ils nous ont tout pillé, les images, les noms des produits, les descriptifs… Mais les prix, eux, ont été divisés par deux", témoigne Michel Rouah face à notre caméra, en comparant l'imitation à son site original.

Le patron d'Artoyz, site français de vente de jouets et figurines de collection, en a été averti par des clients en janvier. Outre une perte de chiffre d’affaires difficile à estimer, il déplore que l’image de sa société ait été écornée. Et l’impossibilité de lutter efficacement : "Déjà, c’est une procédure qui va coûter des frais d’avocat, souffle le PDG. Surtout, ça va nous prendre trois ou quatre mois pour faire fermer un faux site, quand il leur faudra une heure pour en créer un autre, et ainsi de suite…"

Matthias Marx, chercheur en sécurité informatique pour SR Labs, l’entreprise allemande à l’origine de la fuite de documents internes au groupe mafieux, détaille à TF1 l’organisation de ces escrocs : "Il y a le noyau dur, des développeurs qui fournissent des programmes et des infrastructures, et en dessous il y a des franchisés, qui exploitent chacun des milliers de faux sites." Environ 60 millions d’euros ont ainsi été prélevés sur les comptes des victimes. Sur les 75.000 faux sites répertoriés, plus de 22.500 sont aujourd'hui toujours en ligne. C'est-à-dire actifs et fonctionnant dans une relative discrétion.


Hamza HIZZIR | Reportage TF1 Baptiste Guénais, Justine Jankowski, Manon Monnier

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