Depuis le début de la guerre en Ukraine, la marine russe connaît d'importantes pertes en mer Noire face aux offensives de Kiev.
Pourtant, cette zone maritime est cruciale pour Moscou, tant militairement qu'économiquement.
De nombreux oléoducs font circuler des hydrocarbures sous la mer dans cette région.

C'est un point névralgique de la stratégie militaire et de l'économie russes. La mer Noire, porte d'entrée vers la mer d'Azov, plus au nord, où se situent plusieurs des principaux ports russes, est le théâtre d'opérations militaires récurrentes entre Kiev et Moscou depuis le début de l'invasion russe de l'Ukraine, en février 2022. Si, dès les premières semaines du conflit, l'armée de Volodymyr Zelensky avait frappé un grand coup en abattant le "Moskva", l'un des principaux navires de la flotte russe en mer Noire, ce genre d'offensive s'est multiplié ces derniers mois. 

Mais pourquoi cette zone est-elle si stratégique pour le pouvoir russe et Vladimir Poutine ? Plusieurs paramètres peuvent l'expliquer. Focus sur trois d'entre eux.

Une importance stratégique sur le plan militaire

Bordant le sud de l'Ukraine et une partie de la Russie, la mer Noire aurait pu être rapidement contrôlée par l'armée du Kremlin au début de la guerre. Mais rapidement, même sans flotte maritime, Kiev a contre-attaqué. Le recours aux attaques de drones s'est développé au sein de l'armée ukrainienne pour viser les positions ennemies en mer, souvent avec succès. Alors que Moscou ne faiblit pas sur le front terrestre depuis plusieurs mois, sa marine, elle, essuie de nombreux revers. Dans la région, sa flotte, composée de dizaines de navires russes ainsi que sept sous-marins, permet notamment d'approvisionner les troupes situées en Crimée et au sud de l'Ukraine. 

La Russie a installé une immense base navale à Sébastopol, la grande ville de la péninsule annexée depuis 2014. Mais ce quartier général a été bombardé en septembre dernier par les forces ukrainiennes, qui ont même revendiqué la mort de l'amiral Sokolov, le commandant en chef de la flotte de la mer Noire – une information dont la véracité est pour le moment impossible à vérifier. Face aux attaques répétées des troupes de Kiev sur ses positions dans la zone, comme encore ce mardi, Moscou s'est résigné à réorganiser une partie de ses navires à l'est de la mer Noire.

Un positionnement central pour les échanges commerciaux

Avec sa position enclavée, la mer Noire constitue une des seules zones en eau chaude pouvant être exploitée par ses navires pour des échanges commerciaux. C'est une porte d'entrée vers l'Europe, l'Afrique et l'Asie, grâce à l'accès à l'océan Indien via le canal de Suez, en Égypte. N'avoir pas réussi à conquérir le contrôle de la majorité de l'espace maritime bordant le territoire ukrainien, comme Moscou le souhaitait initialement, n'est aujourd'hui plus la préoccupation du pouvoir russe : il s'agit désormais de ne pas perdre davantage de son influence acquise jusque-là, notamment en Crimée.

Car sous les vagues de la mer Noire, des hydrocarbures transitent grâce aux installations russes. "Il y a des oléoducs et des gazoducs sous-marins qui passent par la mer Noire, explique Samantha de Bendern, chercheuse à l'Institut Royal des Affaires, jointe par TF1info. Ce ne sont pas seulement les hydrocarbures russes qui passent par ces canaux : il y a aussi ceux en provenance de pays d'Asie centrale, sur lesquels la Russie continue à avoir une emprise en leur promettant d'exporter leurs ressources sur les marchés internationaux. Ça permet à Moscou non seulement d'exporter son pétrole sanctionné, mais aussi le pétrole de ceux qui ne sont pas sanctionnés."

Autre enjeu majeur en temps de guerre pour la Russie : l'efficacité du blocus naval imposé aux Ukrainiens par Moscou pour affaiblir leur économie. Les pertes majeures subies en mer Noire par la marine de l'armée de Vladimir Poutine ont ainsi obligé la Russie à limiter leurs forces déployées pour faire respecter cette contrainte à leurs voisins. De quoi permettre à Kiev de contourner cette entrave commerciale, et de reprendre une bonne partie de leurs exportations. 

Une symbolique à ne pas négliger

Enfin, la région revêt une importance symbolique très importante pour la Russie. En effet, historiquement, la mer Noire constitue depuis la fin du XVIIIᵉ siècle une des principales portes d'accès aux échanges commerciaux, notamment vers l'ouest de l'Europe et la Méditerranée. "Quand les Russes ont perdu l'accès à la mer Noire pendant une période après la guerre de Crimée (1853-1856, NDLR), ça a été un peu le début de la fin de l'Empire russe, rappelle Samantha de Bendern, par ailleurs chroniqueuse sur LCI. Le symbole de la chute des empires, puis du début d'une ère de réforme qui a aussi suivi la défaite des Russes en Crimée, est quelque part dans la tête de Poutine. Et à mon avis, ça doit beaucoup l'agiter !"

Les Russes pourraient voir leur marge de manœuvre en mer Noire continuer à s'amenuiser, alors que de nouvelles armes devraient être livrées à l'Ukraine par ses alliés ces prochains mois. 


Theodore AZOUZE

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