Une vidéo partagée en ligne dénonce "un trafic de petits êtres humains" en Ukraine.
Cette séquence de La Manif pour Tous vise un centre de GPA de Kiev, où la pratique est légale.

"Derrière la GPA de l'Agence BiotexCom se cache un énorme trafic d'enfants. Les images révèlent un élevage en batterie de petits bébés." Selon cette vidéo, publiée sur Twitter le 4 février, l’Ukraine serait en proie à un "trafic" d’enfants nés par gestation pour autrui (GPA). Présentée par une femme parlant français, la séquence vise un centre ukrainien de GPA qui propose ses services à des couples étrangers. 

Si cet extrait circule aujourd’hui en ligne, il remonte au moins au printemps dernier, d’après un tweet publié le 27 avril 2022. Cette vidéo est en fait une réalisation de La Manif pour Tous, ce collectif connu en France pour son opposition au mariage homosexuel, mais aussi pour sa lutte plus récente contre la PMA, la procréation médicalement assistée, pour toutes les femmes. La séquence a été publiée sur la chaine Youtube du mouvement le 10 mars 2022, jointe à une pétition "Ukrainiennes en danger". En légende, La Manif pour Tous indique : "Alors que l'Ukraine est sous les bombes, une agence de GPA ose profiter des circonstances pour diffuser une vidéo ' publicitaire' : elle consiste à vanter son efficacité à déplacer des dizaines de nouveaux-nés et, littéralement, à les stocker dans un sous-sol". 

Des nouveaux-nés mis à l'abri en mars

BiotexCom, l’un des centres privés de GPA situés en périphérie de Kiev, communique sur son site en plusieurs langues, à destination d'une clientèle européenne ou asiatique. En mars, dans le contexte de l’invasion russe, il publie une vidéo pour expliquer que "52 bébés sont nés à Biotexcom au cours du premier mois de la guerre, 27 d'entre eux ont déjà été ramenés chez eux par leurs parents" et que "tous les nouveau-nés sont en lieu sûr et sous la surveillance permanente d'infirmières et de médecins professionnels." Une manière de rassurer les futurs parents étrangers et ne pouvant récupérer leur enfant, comme nous l’avions rapporté à l’époque. 

"Au déclenchement de la guerre, des femmes étaient en attente d'accoucher et sous contrat avec des bébés venant de naitre et devant être récupérés. Il y a eu une suspension des GPA avec les frontières fermées", confirme auprès de TF1info Valeria Faure Muntian, ancienne députée de la majorité née en Ukraine. "L’agence BiotexCom a alors payé une milice qui leur a trouvé un abri. Les femmes qui le souhaitaient, ainsi que le corps médical, ont été mis en sécurité par un service semi-militaire payé pour les protéger. Ils ont tous été confinés au même endroit." Pour échapper aux bombardements et à la menace russe, un abri dans un sous-sol a donc ouvert ses portes aux mères porteuses et aux nouveau-nés, d'après ce reportage de franceinfo

Une pratique légale et encadrée

Voilà pour le contexte. Maintenant, peut-on parler de trafic, comme s’y emploie La Manif pour Tous ? En réalité, la GPA est une pratique légale en Ukraine. Le Code de la famille ukrainien accorde même un lien de filiation aux couples payant pour les services d’une mère porteuse, à son article 123.2 : "En cas de transfert d'un embryon humain conçu par un couple marié (homme et femme) à la suite de l'utilisation de techniques de procréation assistée dans le corps d'une autre femme, les conjoints sont les parents de l'enfant". La nationalité du couple n'est pas un critère, d’où l’intérêt lucratif pour de nombreuses cliniques du pays. En revanche, seuls les couples mariés, hétérosexuels et infertiles peuvent bénéficier d’une GPA.  

Contactée, La Manif pour Tous maintient les propos tenus dans cette vidéo, insistant sur la situation de ces mères porteuses, "des femmes pauvres d’Europe de l’Est". Pour parler de "trafic", sa présidente Ludovine de la Rochère met en avant le flou qui entourerait la loi ukrainienne sur la GPA. "Les seules choses qui sont interdites explicitement sont la publicité en faveur de la GPA, la GPA pour les hommes seules et pour les couples de même sexe. Mais il n’y a aucune autorité de régulation. Cette pratique n’est pas illégale, mais n’est pas légale non plus."

"Cette pratique suscite des débats, tout le monde n’est pas aligné sur le sujet. Il n’empêche que c’est une pratique légale et encadrée, qui se fait avec la coopération internationale", souligne de son côté Valeria Faure Muntian. Si l’État autorise la GPA, il n’intervient pas dans ce domaine, les cliniques étant toutes privées. Cela étant, cette pratique suscite bien des interrogations et des critiques en Ukraine, alors que des dérives ont pu être rapportées, comme le détaillent ces enquêtes d’El Pais en 2018 ou du Monde en 2020. Des abus isolés, alors que les demandes ont explosé depuis 2015 et que la GPA a été interdite en Thaïlande et en Inde. Un projet de loi avait justement été présenté devant la Rada, le parlement ukrainien, en janvier 2022 pour réglementer "la procédure de maternité de substitution". Un texte depuis laissé au stade de"discussion".

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Caroline QUEVRAIN

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