Emmanuel Macron prône le passage à une économie de guerre" pour soutenir l'allié ukrainien.
Une volonté néanmoins difficile à mettre en œuvre.
Le secteur de la Défense a pris du retard, et les industriels réclament du "temps".

"Aucune limite" ni "ligne rouge" au soutien de la France à l'Ukraine. C'est, en substance, le message adressé par Emmanuel Macron ce jeudi aux responsables des partis d'opposition. Un discours qui en a décontenancé plus d'un, de Jordan Bardella (RN) à Marine Tondelier (EELV), mais qui s'inscrit dans le sillage d'une rhétorique prônée depuis bientôt deux ans par le chef de l'État. Ce dernier l'a affirmé à plusieurs reprises : la France doit entrer "en économie de guerre". Reste à savoir ce que revêt concrètement cette formule.

Dès juin 2022, le chef de l'État avait esquissé son cahier des charges. "Il faudra aller plus vite, réfléchir différemment sur les rythmes, les montées en charge, les marges, pour pouvoir reconstituer plus rapidement ce qui est indispensable pour nos forces armées, pour nos alliés ou pour celles et ceux que nous voulons aider", avait appelé le chef de l'État. Bis repetita en janvier, lors de ses vœux aux forces armées. "La France a un rendez-vous avec son industrie de défense, une industrie en mode économie de guerre" avec "une capacité de production plus rapide et plus forte", avait martelé en janvier Emmanuel Macron.

Certaines entreprises "ont du mal à décoller"

Des paroles aux actes, difficile cependant d'observer une véritable transformation de l'économie nationale au service de l'Ukraine. Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, l'a reconnu la semaine dernière. Au cours d'une visite dans une usine de fabrication de drones, celui-ci a admis que la production de certaines entreprises de défense "avait du mal à décoller". C'est par exemple le cas des obus, utilisés par les canons Caesar. Selon le ministère des Armées, la France en produisait un millier par mois au début du conflit avant de passer à 2000 en 2023. En février dernier, la cadence est passée à 3000 par mois. Le seuil des 5000 devrait être franchi d'ici la fin année. Un chiffre conséquent mais en deçà des besoins sur le front. Les Ukrainiens tirent entre 5.000 et 8.000 obus quotidiennement, contre entre 10 et 15.000 côté russe, selon Sébastien Lecornu.

D'un point de vue sémantique, "l'économie de guerre" prônée par le président semble finalement incompatible à la définition qu'en donne les historiens et les chercheurs. "Cette formule renvoie à la mobilisation des ressources de l’économie pour soutenir l’effort de guerre sur une grande échelle. Dans ce cadre, l’État met sous tutelle une grande partie des entreprises et des ressources pour les intégrer dans une planification autoritaire afin de garantir aux armées la disponibilité des moyens dont elles ont besoin", explique sur le site de la Fondation Jean Jaurès Renaud Bellais, co-directeur de l’Observatoire de la défense – Orion.

2% du PIB consacré à la Défense

Sans cette "planification autoritaire" et la mise sous tutelle de pans entiers de l'économie, difficile dès lors d'évoquer une "économie de guerre" totale. D'autant que des difficultés freinent le secteur. Selon le ministère des Armées, environ 200 entreprises, souvent des PME, sur les 4000 de l'industrie de défense française, "ne seraient pas en mesure d'augmenter leur cadence". Eric Béranger, PDG du fabricant de missiles MBDA, avait ainsi réclamé "un certain temps" à l'automne 2022 pour monter en cadence. "La meilleure solution serait de stocker des missiles pour être capable d’attendre le moment où l’on atteint la bonne cadence. C’est cher. L’alternative, c'est de faire des stocks de matières premières, de composants pour fabriquer plus rapidement".

Preuve que la France est encore loin d'une mise au pas de son économie au service de son armée : avec 50 milliards d'euros, la part de son PIB consacrée aux dépenses pour la Défense n'est pas à la hauteur des enjeux, selon les partisans d'un soutien accru envers Kiev. Après avoir avoisiné les 1,90% en 2023, elle devrait dépasser cette année les 2%. 

Les États-Unis, eux, sont à 3,5%, alors que leurs dépenses ont représenté jusqu’à 37% du PIB américain lors de la Seconde Guerre mondiale. Une époque dont semble s'inspirer encore aujourd'hui Moscou : Vladimir Poutine a décidé d'augmenter ses dépenses militaires de 67% en 2024. Cela représentera 30% du PIB de la Russie.


Thomas GUIEN

Tout
TF1 Info