Depuis le début de l'invasion russe en Ukraine, Kiev accuse les forces russes de cibler des églises, des bibliothèques et de piller les musées les plus importants du pays.
Des experts ukrainiens, interrogés par la chaîne américaine CBS, y voient une campagne de génocide culturel, exemples à l'appui.

La Commission d'enquête internationale indépendante des Nations Unies sur l'Ukraine est formelle. Dans un rapport publié fin septembre, elle affirme qu'"il existe des preuves récurrentes que les forces armées russes commettent des crimes de guerre dans ce pays, notamment des actes de torture". Mais selon Kiev, une autre guerre se joue également dans le pays, celle du patrimoine, "visant à détruire l’identité nationale de l’Ukraine"

Pour documenter cette destruction massive, qui constitue aussi un crime de guerre, le directeur du musée Maïdan à Kiev, Ihor Poshyvailo, a cofondé la Heritage Emergency Response Initiative, une sorte d'unité d'intervention culturelle qui se rend sur les sites endommagés, interroge des témoins oculaires et sauve ce qu'ils peuvent. Le magazine d'information américain 60 minutes, diffusé sur CBS, a suivi ces hommes et ces femmes qui mettent leur vie en danger pour éviter que leurs biens culturels soient pillés.

Au moins 10.000 œuvres d'art volées rien qu'à Kherson

Première étape de leur périple, le petit village de Viazivka, à quelques heures au nord-ouest de Kiev, où l'église de la Nativité, inscrite sur la liste du patrimoine ukrainien, est désormais à l'état de carcasse. Selon Ihor Poshyvailo, elle était célèbre pour son art populaire unique, vieux de plusieurs siècles, et les Russes l'ont délibérément bombardé lors de leur retraite l'année dernière. "Il n'y avait pas de combat à proximité", assure-t-il. "Construite en 1862, l'église a survécu à deux guerres mondiales, au communisme et à une révolution, mais pas à ça", ajoute-t-il.

Inquiet, le directeur du musée contemporain de Kiev souligne que les Russes ne s'en prennent pas seulement aux églises. "Des centaines de musées, bibliothèques et monuments ont été bombardés, incendiés ou pilonnés", dit-il sur CBS, précisant que "de nombreux employés de musées ont été arrêtés, voire kidnappés, par des soldats russes". Rien qu'à Marioupol, les Russes ont volé plus de 2000 œuvres d'art dans les trois principaux musées de la ville, après un siège de trois mois en mai 2022. 

Tandis que dans la région de Kherson, les Russes ont détruit, peu avant de fuir la zone située au nord du Dniepr, plus de 200 sites culturels ukrainiens, rapportait en décembre 2022 The Jerusalem Post. Et d'après le magazine Forbes, ils ont volé environ 10.000 œuvres d'art dans les musées de la ville, parmi une collection de 13.000 œuvres. L'Ukraine a ainsi accusé la Russie d'avoir pillé plus de 30 musées, qualifiant cela de "plus grand vol d'art collectif depuis que les nazis ont pillé l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale".

Autre exemple édifiant rapporté par The Guardian. Dans Melitopol occupé, les troupes russes ont volé un casque en or du 4ᵉ siècle datant du royaume scythe, d'une valeur de plusieurs millions de dollars. Milena Chorna, responsable des expositions internationales au Musée national de la guerre de Kiev, raconte par ailleurs sur CBS que les soldats russes ont tenté de forcer la directrice du musée local à révéler l'emplacement d'un autre artefact en or scythe qu'elle avait caché peu de temps avant que l'armée russe n'occupe la ville. "Ils l'ont menacée avec une arme à feu et l'ont enlevée lorsqu'elle a refusé de coopérer. Elle a été interrogée puis libérée. Mais lorsque son nom est apparu plus tard sur une liste d'exécution russe, elle a fui le pays", explique-t-elle. En fin de compte, les Russes ont trouvé l’or : 198 objets anciens en or d’une valeur incalculable. 

Pour Ihor Poshyvailo, ce pillage est bien "l'une des lignes de front de cette guerre".  "L'héritage culturel, le patrimoine culturel, c'est ce qui nous rend riches et ce que nous devons protéger et transmettre aux générations futures. Parce qu'en détruisant notre passé, les Russes tentent de détruire notre avenir", souligne-t-il dans l'émission 60 minutes. Mais les Ukrainiens ont plus d'un tour dans leur sac. Ainsi, à la cathédrale de la Sainte Dormition de Kiev, un scanner laser 3D capture méticuleusement chaque détail architectural afin qu'en cas de catastrophe, l'église puisse être reconstruite. Ce travail se poursuit dans tout le pays, dans l'espoir de sauver l'âme culturelle de l'Ukraine.


Virginie FAUROUX

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