Explosion à Beyrouth : le Liban toujours meurtri

VIDÉO - "Braquages du désespoir" au Liban : l'émouvante histoire de Sali Hafez, prête à tout pour sauver sa sœur

M.D. | Reportage Sept à Huit Eric de Cluny et Arthur Sarradin
Publié le 27 septembre 2022 à 10h04
JT Perso

Source : Sept à huit

Il y a trois ans, Sali Hafez vivait confortablement avec sa famille dans le centre-ville de Beyrouth. Aujourd’hui hors-la-loi, la jeune femme de 28 ans a braqué sa propre banque pour récupérer ses économies et payer le traitement de l'une de ses sœurs, gravement malade.
Une équipe de "Sept à Huit" l'a rencontrée au Liban, ainsi que d’autres "braqueurs du désespoir".

"Reculez ! Reculez !" Pistolet à la main, la jeune femme, visage découvert, fait irruption dans une agence bancaire de Beyrouth. La scène, filmée par l’un de ses complices, a été retransmise en direct sur les réseaux sociaux le 15 septembre dernier. "Je suis Sali Hafez. Je suis venue aujourd'hui à la banque retirer de l'argent pour ma sœur qui est mourante à l'hôpital. Je veux juste récupérer mon argent", lance-t-elle, le regard tourné vers la caméra. Sali n'est pas venue voler l'argent des autres. C'est son propre compte qu'elle vient braquer : 20.000 dollars d’économies, que cette architecte d’intérieur réclame depuis sept mois. Et que l’établissement bancaire, au bord de la faillite, refuse de lui verser. 

"État mafieux"

"Dans ce pays, on n'a pas d'autres choix que de faire ça. Cet argent, on ne l'a pas volé ! C'est le fruit de nos efforts", clame la jeune femme, alors que de l'essence est répandue sur le sol. Le directeur de l’agence est menacé physiquement. Au bout de deux heures, il finit par accepter d'ouvrir le coffre. Pas un dollar de plus, pas un dollar de moins, Sali ne veut que son dû. Mais elle n'obtient que 14.000 dollars. Le pistolet était factice, diront par la suite les braqueurs. Un complice est arrêté par la police. La principale intéressée, elle, réussit à s’enfuir avec l’argent.

Héroïne pour les uns, dangereuse fugitive pour les autorités, son geste fou témoigne d’une montée de la violence dans un pays englué dans les crises. Depuis 2019, la livre libanaise a perdu 90% de sa valeur et les prix des biens de consommation se sont envolés. En trois ans, les produits de première nécessité ont augmenté en moyenne de 700%. Le salaire moyen, qui valait 450 dollars en 2019, ne représente aujourd’hui plus que 17 dollars. Les banques restreignent les retraits à 200 dollars par mois, à peine de quoi se nourrir. Au point qu’aujourd’hui huit Libanais sur dix vivent en dessous du seuil de pauvreté. 

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Avant sa cavale, Sali Hafez vivait confortablement dans le centre-ville de Beyrouth avec ses parents et ses sœurs. Il y a sept mois, les médecins ont diagnostiqué un cancer du cerveau à sa cadette, Nancy. La famille, qui appartient à la classe moyenne, a dû financer ses deux opérations en vendant une partie des meubles. Elle doit désormais subir dune troisième intervention dans un centre spécialisé en Turquie. Mais la facture s’élève à 50.000 dollars. Pour sa famille, Sali est une "héroïne". "Nous n’avons jamais touché d’armes. Le but de Sali était humain avant tout", explique, dans le reportage de "Sept à Huit" en tête de cet article, l'une de ses sœurs.

Je ne me rendrai que lorsque j’aurai l’engagement de récupérer le reste de mon argent.

Sali Hafez

Depuis le début de la crise qui secoue le Liban, Sali Hafez est une des figures de proue de la mobilisation de la jeunesse libanaise. Très vite, elle a pris la tête des cortèges dans les manifestations. En juin dernier, elle s’insurgeait déjà contre le système bancaire, qu’elle accuse de voler l’argent du peuple. Pacifique au début, sa lutte se radicalise de plus en plus. Son attaque, Sali l'a préparée avec l'aide de Rami Ollaik, avocat controversé et activiste. Il est l’un des instigateurs de ce mouvement qu’il a baptisé les "braqueurs du désespoir". L'homme prône une révolution violente. 

"Allez incendier les banques. Retournez les tables. Nous devons reprendre en main notre pays et nos vies", déclare-t-il, devant notre caméra. "Si nous allons vers un bain de sang, qu’il en soit ainsi. Ce n’est pas une vie. Tu ne peux pas demander à quelqu’un qui crève d’une maladie de ne rien faire et de juste attendre. Il faut que cela prenne de l’ampleur." Une violence que l'avocat assimile à de la légitime défense. Comme Sali, une quinzaine de personnes sont passées à l’acte au Liban. Le plus souvent, les établissements bancaires abandonnent les poursuites judiciaires, pour ne pas provoquer la colère de la population et l'embrasement du pays. 

Poursuivie pour "mise en danger de la vie d’autrui", Sali Hafez est toujours recherchée par la police. Fatiguée, mais encore plus révoltée, elle a souhaité adresser un message aux autorités devant la caméra de "Sept à Huit". "Si je vivais dans un véritable État, je me serais déjà rendue. Mais je ne vis pas dans un véritable État. Je vis dans un État mafieux, un point c’est tout. Je ne me rendrai que lorsque j’aurai l’engagement de récupérer le reste de mon argent. Les 6000 dollars qu’il y a encore sur mon compte. À ce moment-là, ça me sera égal de me faire emprisonner pour dix ans", assume la jeune femme, qui se dit prête à de nouvelles actions violentes.


M.D. | Reportage Sept à Huit Eric de Cluny et Arthur Sarradin

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