Sky ECC : comment le décryptage de la messagerie secrète des trafiquants a mis à mal le crime organisé

par Hamza HIZZIR | Reportage "Sept à Huit" Christophe Dubois, Julien Dumont
Publié le 4 mars 2024 à 17h06

Source : Sept à huit

C'était la messagerie cryptée du crime organisé, réputée inviolable.
Les enquêteurs sont pourtant parvenus à cracker l'application Sky ECC, comme l'a raconté "Sept à Huit" ce dimanche dans un reportage exclusif.
Depuis, les coups de filet s'enchaînent dans le monde entier.

"Prenez le contrôle de vos communications", promettait un spot publicitaire. Avec ses quatre couches de chiffrement et la possibilité donnée aux utilisateurs d'effacer instantanément toutes les données contenues dans un téléphone, l’application Sky ECC vantait ainsi à ses clients une plus grande confidentialité que ses concurrentes WhatsApp, Telegram ou Signal. Cette messagerie s’adressait, théoriquement, à des "avocats", "journalistes", "opposants politiques" ou "lanceurs d'alerte". Créée en 2013, elle revendiquait, fin 2020, 300.000 utilisateurs dans le monde. Jusqu’à sa mise hors service le 9 mars 2021, par les polices de trois pays. Son déchiffrage a été le plus gros coup porté au trafic de drogue international depuis des décennies.

Au total, le crackage de l’application a abouti aux saisies de 172 tonnes de cocaïne et 187 tonnes de résine de cannabis, à la confiscation de 700 millions d’euros, et à l’arrestation de 5.270 personnes à travers le monde. Parmi elles, les plus importants narcotrafiquants de la planète, tous adeptes de cette messagerie, comme Dairo Antonio Úsuga David, dit Otoniel, considéré comme le successeur de Pablo Escobar, capturé en octobre 2021 à Bogota, et qui a reconnu avoir fait entrer plus de 96 tonnes de cocaïne aux États-Unis via l’Amérique centrale et le Mexique. Ou encore Raffaele Imperiale, un des chefs de la Camorra, la mafia napolitaine, interpellé à Dubaï en novembre 2021, après cinq ans de cavale.

"Des Sky, j’en ai eu six en tout ! C’était 1.500 euros l’appareil avec six mois de connexion, confesse, dans le reportage de "Sept à Huit" à retrouver en tête de cet article, un narcotrafiquant, sous couvert d’anonymat. Pas de numéro de téléphone, donc impossible pour les flics de nous écouter ou nous géolocaliser. Il n’y avait eu aucun retour de pétage (arrestation, ndlr), tout le monde se sentait en sécurité, alors on s’est lâchés. Tu échangeais tout : les numéros de containers où était cachée la drogue, les photos des cargaisons, de l’argent, la tête d’un mec qui s’était fait découper pour telle ou telle raison… À ce moment-là, dans le milieu, si t’avais pas un téléphone Sky, t’étais pas pris au sérieux. Limite, on te soupçonnait d’être une planche pourrie. En tout cas, on bossait pas avec toi."

De 2016 à 2019, lors d’opérations anti-drogue, les saisies de "téléphone Sky", c’est-à-dire équipés de cette seule application, se multiplient. Les messages sont indéchiffrables. C’est pourquoi des enquêteurs belges, néerlandais et français décident de collaborer pour parvenir à les décrypter. Bingo : le crackage de la messagerie réputée inviolable, en février 2021, finit par leur donner un accès inédit aux pratiques des groupes criminels les plus dangereux, des livraisons de drogue aux projets d’assassinat, en passant par les actes de torture, photos de victimes démembrées à l’appui… "On l’imaginait, mais le voir, c’était absolument saisissant", témoigne Étienne Manteaux, le procureur de Besançon, ayant utilisé ces échanges écrits dans le cadre du procès d’auteurs présumés de fusillades liées aux trafics de drogue.

Ce qui est ressorti de l’exploitation de la messagerie, c’est l’immensité de cette criminalité organisée
Stéphanie Charbonnier, cheffe de l’Office anti-stupéfiants (OFAST)

"Sky ECC avait promis un million d’euros à qui serait capable de pénétrer son système d’information, tellement ils en étaient sûrs. Donc il a fallu engager beaucoup d’éléments et de savoirs techniques pour contourner les couches de chiffrement, en plus de celle du téléphone lui-même", se souvient Nicolas Guidoux, chef de l’Office anti-cybercriminalité (OFAC) de la Direction nationale de la police judiciaire (DNPJ). Il aura fallu un an et demi aux policiers pour aboutir au décryptage. "On savait qu’on démarrait quelque chose d’incroyable. Ce qui est ressorti de l’exploitation de la messagerie, c’est l’immensité de cette criminalité organisée, sa puissance financière, avec des implantations extrêmement nombreuses à l'étranger, un peu partout dans le monde", souligne Stéphanie Charbonnier, cheffe de l’Office anti-stupéfiants (OFAST).

On parle d’un milliard de messages archivés, ayant notamment permis de démanteler de vastes réseaux à Besançon, Marseille ou Toulouse, bien que le nombre d’utilisateurs de l’application soit resté relativement modeste en France (2.500 abonnés Sky). Les conversations ont aussi fourni aux enquêteurs de précieuses informations, comme l’estimation du chiffre d’affaires moyen des points de deal : 10.000 euros par jour. "Ce qui m’a le plus frappé en lisant cette gestion au quotidien, c’est vraiment l’aspect dynamique de leur activité commerciale, ils font preuve d’une réactivité et d’une inventivité pour stimuler les ventes avec des promotions, qui sont assez déroutantes", note encore le procureur de Besançon.

Du point de vue des libertés publiques, c’est un massacre
Me Amar Bouaou, avocat d’un tueur à gage présumé

Concrètement, quand ils ont craqué le système, les policiers ont pu espionner en direct pendant trois semaines les conversations des trafiquants du monde entier, dont 1,5 million de messages quotidiens en France scrutés par 15 enquêteurs 24 heures sur 24. "Il y avait à la fois beaucoup d’excitation, parce que vous sentez que c'est hors norme, et beaucoup de stress, de peur de rater quelque chose", se remémore Stéphanie Charbonnier. Pendant cette phase, juges et policiers ont convenu de n’intervenir que dans deux situations : une importation supérieure à une tonne de cannabis ou 400 kilos de cocaïne, et surtout en cas de projet imminent d’assassinat. L’ex-compagne d’un dealer en région parisienne, une famille allemande, une juge au Monténégro ou un agent américain, tous menacés par le crime organisé, ont ainsi pu être mis à l’abri juste à temps.

"La réalité, c’est qu’il s’agit d’une surveillance de masse. Aucun élément ne permet de s’assurer que la captation de données a été réalisée parce qu’on soupçonne telle personne d’avoir commis telle infraction. Par conséquent, des milliers d’utilisateurs se sont retrouvés surveillés sans raison. Du point de vue de la lutte contre les trafics, c’est une énorme réussite, mais du point de vue des libertés publiques, c’est un massacre", fait valoir, de son côté, Me Amar Bouaou, avocat d’un tueur à gage présumé ayant reçu un téléphone Sky pour exécuter son contrat contre 100.000 euros, et condamné à 11 ans de prison par le tribunal correctionnel de Paris en mars 2023, malgré cette demande de nullité. Le commanditaire, lui, n’a pas pu être identifié. Du reste, malgré l’opération Sky, qui a pris fin parce que les enquêteurs se sont retrouvés débordés par le nombre de messages, le chiffre d’affaires estimé de la drogue en France continue d’augmenter : 3 milliards d’euros l’année dernière.


Hamza HIZZIR | Reportage "Sept à Huit" Christophe Dubois, Julien Dumont

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