80 ans après, la bataille de Stalingrad est devenu un outil de propagande anti-Ukraine en Russie

Publié le 31 janvier 2023 à 13h54, mis à jour le 2 février 2023 à 6h09

Source : Sujet TF1 Info

Ce jeudi 2 février 2023, Moscou célèbre les 80 ans de la victoire de l'URSS sur l'Allemagne à Stalingrad.
Dans cette ville, pendant plus de six mois (août 1942 à février 1943), les deux camps se sont affrontés dans un combat d'une rare violence.
À présent, Vladimir Poutine s'efforce d'inscrire son assaut contre l'Ukraine dans l'héritage de cette bataille, l'un des tournants de la Seconde Guerre mondiale.

Le souvenir est encore vivace. Après avoir soumis l'Europe continentale en quelques mois grâce à sa "guerre éclair", l'Allemagne nazie s'est rapidement tournée vers un autre géant, plus à l'est. Après une avancée rapide, le sort de ce bras de fer avec l'URSS se joue dans le sud du pays, à Stalingrad, porte d'entrée vers les puits de pétrole du Caucase et la mer Caspienne. Autant pour sa situation géographique stratégique que pour le symbole politique qu'elle représente - en russe, son nom signifie littéralement "la ville de Staline" -, Adolf Hitler veut à tout prix s'en emparer. Une erreur stratégique, couplée à la violence de l'hiver russe, qui va constituer, in fine, l'un des tournants de la guerre. 

Une défaite insurmontable pour l'Allemagne

À partir d'août 1942, dans cette cité baignée par la Volga, les combats se font de plus en plus violents. L'armée rouge résiste pied à pied devant la Wehrmacht, malgré d'intenses bombardements, au prix d'immenses pertes de part et d'autre. Au fur et à mesure, la progression allemande s'enlise. Chaque bâtiment, en ruines, est disputé pendant des heures, parfois des jours. Cette résistance héroïque, malgré un très lourd bilan humain, permet aux Soviétiques de rétablir une situation désespérée et de reconstituer des forces pour une contre-attaque. 

Celle-ci, fruit du stratège général Joukov, se met en place à l'hiver 1942. Profitant d'une Volga gelée, deux armées russes accourent en renforts, l'une par le nord de la ville et l'autre par le sud. Trop loin en territoire ennemi et éloigné des lignes de ravitaillement, les forces de Friedrich von Paulus, qui ont pourtant pris le contrôle de 90% de la ville, se retrouvent sur un fil. Et prises en tenaille, leur position devient rapidement intenable. Le repli, qui semble alors l'option la plus logique, est interdit en haut lieu. 

En janvier 1943, Hitler nomme même von Paulus maréchal, espérant le détourner d'une capitulation. Mais les dés sont jetés et l'officier, qui s'était précédemment illustré sur le front de l'ouest, dépose les armes le 31 janvier. Son armée, immensément affaiblie par la faim et le froid, ne compte alors plus que 90.000 survivants. 400.000 hommes, dont 120.000 prisonniers, ont été perdus en l'espace de quelques mois. Des pertes dont Berlin ne se remettra jamais. 

Un héritage toujours vivace entre les murs et dans les mots

80 ans plus tard, la métropole industrielle a été renommée Volgograd, la "ville de la Volga". Mais le sacrifice des hommes (entre un et deux millions de morts au total, civils compris) durant cette bataille est, lui, encore dans toutes les mémoires. Ce qu'illustre un symbole en particulier : depuis 2013, la ville "se rebaptise" Stalingrad six fois par an, notamment le 2 février pour l'anniversaire de la fin de la bataille et le 9 mai, date à laquelle la Russie célèbre la victoire sur l'Allemagne nazie. 

Une tradition dont les habitants n'ont pas besoin pour se souvenir de l'horreur des combats : aujourd'hui encore, les steppes environnantes rendent chaque année des centaines de corps de soldats des deux camps. "En 2022, plus de 1200 militaires de l'Armée rouge ont été retrouvés" et seulement trente identifiés, explique à l'AFP Andreï Orechkine, qui organise des fouilles pour retrouver ces corps et leur donner une sépulture. 

Le centre de la ville, entièrement reconstruit après le conflit, est devenu l'épicentre d'un tourisme mémoriel glorifiant le succès des Russes contre les nazis. Sur le Mamaïev Kourgan, une colline stratégique qui fut l'objet de terribles affrontements, les Soviétiques ont inauguré en 1967 un mémorial pharaonique dominé par une statue de la Mère Patrie, une épée brandie vers le ciel. 

Les défenseurs de Stalingrad nous ont laissé un grand héritage
Vladimir Poutine

Désormais, le Kremlin se sert de cet héritage pour légitimer son invasion de l'Ukraine. Le parallèle est élémentaire pour un Vladimir Poutine qui répète à cor et à cri son souhait de "dénazifier" ce pays voisin. "Les défenseurs de Stalingrad nous ont laissé un grand héritage : l'amour de la Patrie, la volonté de défendre ses intérêts et son indépendance et la capacité d'être forts face à toutes les épreuves", avait d'ailleurs lancé le président russe en 2018, en marge des célébrations des 75 ans de la bataille.

Dans les rues de Volgograd, les symboles honorant l'Armée rouge côtoient à présent ceux des troupes engagées en Ukraine, ces lettres "Z" et "V" qui ornent de nombreux véhicules militaires russes. "Il est évident que nous combattons le fascisme" en Ukraine s'enflamme Andreï Orechkine, depuis le cimetière de Rossochka où reposent les morts soviétiques, allemands et roumains. "À l'époque, l'Allemagne nazie et ses alliés avaient mésestimé les spécificités de l'Union soviétique, sa puissance et le patriotisme de son peuple. (Et) aujourd'hui, l'Occident espère que la Russie soit faible", analyse-t-il. 

Les soldats en Ukraine sont les héritiers de cette tradition car ils combattent aussi le fascisme
Tatiana Prikaztchikova

Le musée de la bataille de Stalingrad, qui accueille ces derniers mois des cérémonies de remise de décorations pour les familles de soldats tués en Ukraine, n'est pas en reste. "Le message est le suivant : les ancêtres des gens (tués sur le front ukrainien, ndlr) combattaient le fascisme", affirme Tatiana Prikaztchikova, une employée de l'établissement. "Ils sont les héritiers de cette tradition, car en réalité, ils combattent aussi le fascisme", martèle-t-elle. 

Les locaux eux-mêmes sont dans l'ensemble favorable à la tenue, jeudi, de fastueuses commémorations des combats de Stalingrad, avec la présence probable de Vladimir Poutine, note l'AFP. Mais beaucoup d'entre eux se montrent beaucoup moins à l'aise au moment d'évoquer l'offensive en Ukraine. Un malaise signe d'une division croissante sur la mise en relation des événements actuels avec ceux survenus près d'un siècle plus tôt. Ekaterina Sedova, une étudiante en chimie de 21 ans dont l'arrière-grand-père a combattu à Stalingrad, ne veut ainsi pas "mélanger" les choses. 

De son côté, Viatcheslav Iachtchenko, un historien de Volgograd, va bien plus loin. Relevant que les cérémonies des dernières années célébrant Stalingrad sont devenues bien plus pompeuses qu'à l'époque soviétique, il s'inquiète de voir leur instrumentalisation en faveur de l'assaut russe contre son voisin. "C'est inacceptable de tracer de tels parallèles", dénonce-t-il dans les colonnes de l'AFP. "Les autorités instrumentalisent des victoires passées et les événements historiques qui les arrangent pour façonner l'image du pays et manipuler la conscience des gens", ajoute-t-il, acide. Pas certain que Moscou l'entende de cette oreille...


Maxence GEVIN

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