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Zaporijia : interrogations autour d'une roquette retrouvée aux abords de la centrale

Publié le 3 septembre 2022 à 17h24, mis à jour le 8 septembre 2022 à 15h40

Source : JT 20h Semaine

En Ukraine, des inspecteurs de l’AIEA ont pu visiter la centrale de Zaporijia, occupée par les Russes.
Lors de cette visite, un obus qui n'a pas explosé et qui s'est retrouvé planté dans le sol aux abords du site a attiré l’attention des experts.
Sur une vidéo, on voit les experts de l'organisme accompagnés d'officiels inspecter la scène tout en écoutant les explications surprenantes d'un homme dont la présence interroge également.

Vendredi, les experts de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ont achevé leur inspection de la centrale de Zaporijia, laissant derrière eux six membres de la délégation. L’objectif reste le même : évaluer, de manière indépendante, les "risques pour la sûreté et la sécurité nucléaire" de la plus grande centrale nucléaire d’Europe, sous occupation russe depuis le mois de mars et la cible de bombardements. 

D’après des images tournées par la télévision russe, au cours de cette mission "de soutien et d’assistance", les experts de l’AIEA se sont retrouvés sur un site où un obus qui n'avait pas explosé était planté dans le sol.

Une vidéo, partagée vendredi 2 septembre sur Twitter, montre un homme expliquer par de grands gestes que la roquette aurait, au moment de l'impact, changé de trajectoire et opéré un virage à 180° avant d’atterrir. Et que celle-ci, selon des propos cités dans The Telegraph, avait été tirée du camp ukrainien. La centrale de Zaporijia est située sur la rive sud du fleuve Dniepr, dans une zone contrôlée par les Russes. De l’autre côté, se trouve la ville de Nikopol, libre et aux mains des Ukrainiens. Les environs de Zaporijia sont donc la cible depuis un mois de bombardements, les deux camps se rejetant la responsabilité. C'est ce regain de tensions qui a provoqué la visite de l’AIEA, particulièrement inquiète de "l’intégrité physique" du site nucléaire. 

Seul le fleuve Dniepr sépare la centrale nucléaire, sous occupation russe, de la ville de Nikopol, côté ukrainien
Seul le fleuve Dniepr sépare la centrale nucléaire, sous occupation russe, de la ville de Nikopol, côté ukrainien - Google Maps

Voilà pour le contexte. Pour ce qui est de la trajectoire de l’obus, la théorie d’un virage à 180° qu'aurait effectué le missile au moment de son contact avec le sol soulève également une question. Selon des spécialistes de l’armement et observateurs du conflit, peu de missiles sont capables de se retourner sur eux-mêmes avant de tomber au sol. Pour plusieurs d’entre eux, à l'instar du colonel et historien Michel Goya, il s’agirait sur les images d’une roquette de 220 mm de BM-27. Une munition que possèdent à la fois Russes et Ukrainiens. Dans un thread, le militaire avance une hypothèse "qui [lui] paraît la plus probable" et qui consisterait à ce qu'il s'agisse ici "d'un tir de salve LRM russe et dont une roquette, par défaillance du propulseur (ce n'est pas rare) aurait chuté à proximité de la centrale. Dangereux, interdit (car dangereux) mais pas intentionnel."

Difficile donc d’établir avec certitude la provenance du tir, puisque Kiev et Moscou s’accusent mutuellement de bombardements sur la centrale. 

Un exercice d'autant plus compliqué que ce vendredi 2 septembre, l’Ukraine a par exemple reconnu avoir bombardé une base russe située à Enerhodar, derrière Zaporijia, pour y détruire du matériel d’artillerie. Ou pour riposter aux menaces russes. D'après l'ISW, l'institut d'étude de la guerre américain, le site pourrait être utilisé par les Russes à des fins militaires, avec la présence de tranchées à l'intérieur et des probables "positions de tirs". "Depuis juillet, les forces russes ont bombardé à plusieurs reprises la ville voisine de Nikopol, (...) probablement depuis des positions situées dans ou autour de la centrale nucléaire", souligne ainsi le groupe américain de recherche, dans un document récent

Un conseiller russe visé par des sanctions

Sur les images documentant le déroulé de la mission de l'AIEA, la présence d'un homme en particulier a également attiré l'attention des observateurs. C'est lui qui, en costume-cravate, tente d'expliquer aux experts la dynamique du missile.

Que sait-on de lui ? Celui-ci n’est pas un salarié ukrainien de la centrale et encore moins un membre de l’équipe de l’AIEA. Il s’agit de Renat Karchaa : présenté comme un "conseiller" de la direction de Rosatom, cette entreprise russe d’énergie nucléaire, il est aussi "expert nucléaire" dans les médias russes. Sur le site de l'opérateur ukrainien de la centrale, Energoatom, on trouve la trace d'une réunion à laquelle assistait déjà Karchaa en juillet dernier.  

Sur Internet, on découvre que le Russe a revêtu d’autres casquettes en ayant conseillé Aslan Bjania, président de la République autoproclamée d’Abkhazie, ce territoire géorgien. Des photographies, publiées par la presse anglaise, attestent bien de sa présence aux côtés des membres de l’AIEA au cours de leur visite. On y voit Renat Karchaa accompagner de près les experts en casque de chantier et lunettes de protection.

La présence sur les lieux de ce "guide" peut paraitre surprenante. Mais selon un salarié de la centrale, l'entreprise russe est sur place depuis un moment déjà. Témoignant auprès la BBC, cet ingénieur ukrainien assure que des représentants de Rosatom occupent bien le site depuis deux mois et s’intéressent de près à son fonctionnement. La visite guidée de Renat Karchaa aux experts dépêchés sur place n’est donc pas anodine, bien que le directeur de l’AIEA ait rassuré vendredi soir, en conférence de presse. "Nous avons ce que j’ai demandé à voir - tout ce que j’ai demandé à voir", avait insisté Rafael Grossi.

Mais Kiev ne l’a pas entendu de cette oreille et décidé le même jour de prendre des sanctions à l’encontre de 700 salariés de Rosatom. Et en particulier envers Renat Karchaa. Publiant un message sur Facebook, joint d’une photo du conseiller de Rosatom, le ministre ukrainien de l’Énergie l’a accusé de "désinformation à chaque étape" de la visite, se félicitant pour sa mise au ban. 

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Caroline QUEVRAIN

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