En cinq mois, 150 personnes, fréquentant des boites de nuit ou des festivals, disent avoir été les cibles de piqûres mystérieuses.
Frédéric Benet-Chambellan, procureur général de la cour d'appel de Rennes, fait le point pour TF1info sur ce phénomène qui touche désormais de nombreux départements.

Depuis le 10 décembre 2021, sur le secteur que couvre Frédéric Benet-Chambellan, 150 personnes se sont manifestées auprès des services de police et de gendarmerie, pour faire part de piqûres dont elles auraient été les victimes. Alors que le phénomène mystérieux des piqûres se répète dans toute la France, avec notamment de nouveaux cas en début de semaine dans la Drôme, le procureur général de la cour d'appel de Rennes confie à TF1info ce que les premières investigations ont permis d'établir au niveau des neuf tribunaux judiciaires et neuf procureurs de la République sur lesquels il a compétence. 

Vous évoquez 150 personnes qui auraient été victimes de piqûres, combien d'affaires cela représente-t-il ? 

Un peu plus de 30 pour ce qui est de la Bretagne et de la Loire-Atlantique, certains cas ayant été recensés sur un seul et même événement. Ainsi, dans le cadre du festival Insolent, dans le Parc des expositions de Lanester (Morbihan) le 23 avril, une soixantaine de personnes ont affirmé avoir été piquées. S'il y a 150 personnes qui se sont manifestées, cela ne veut pas forcément dire qu'il y a plaintes. Un procureur de la République peut toujours ordonner une enquête même si la personne n'a pas déposé plainte. 

Ayant eu connaissance de toutes ces affaires, y voyez-vous des points communs ? 

Le point commun principal, c'est qu'on ne sait pas grand-chose… Ce que l'on peut quand même dire, c'est que beaucoup de ces personnes avaient peut-être bu au moment des faits pointés et étaient dans une ambiance festive. Si toutes les personnes n'ont pas de traces physiques, celles qui en ont ne peuvent pas les avoir inventées.  Concernant ces traces, elles ont été objectivées médicalement, donc elles existent. 

Par ailleurs, de très nombreux de nos plaignants font état de symptômes anormaux post-injection : coup de fatigue, nausées, vertiges, palpitations, somnolences, très grandes douleurs, dans de rares cas, des vomissements, voire une quasi-perte de connaissance dans quelques cas aussi. Ces symptômes n'ont pas été cliniquement constatés puisque cela reste du subjectif juste après les faits. 

Autre point commun : ces événements déclarés sont survenus dans la très grande majorité des cas dans des discothèques, dans des bars, dans des festivals. Enfin, dernier point commun : sur la trentaine d'affaires, dans tous les cas où il y a eu des prélèvements sanguins et/ou urinaires et/ou analyses de cheveux, nous n'avons encore rien trouvé…

Aucun produit n'aurait donc été injecté ?

Pour le moment, nous n'avons trouvé aucune autre trace autre que celles laissées par l'alcool ou les stupéfiants parfois, sans lien avec l'affaire qui nous occupe. 

"Aucun des auteurs présumés n'a été pris en flagrant délit ou interpellé"

Les personnes ont-elles ressenti tout de suite l'effet de la piqûre ? 

Il y a tous les cas possibles. Il y a ceux qui constatent immédiatement et donc qui vont faire constater à l'hôpital ou chez un médecin ou autre. Il y a ceux qui sentent quelque chose, qui ne s'en inquiètent pas et qui, après un temps significatif, découvrent une marque sur leur corps. Et puis enfin, il y a ceux qui n'ont rien senti, plus rares dans mon secteur, et qui ont découvert une trace plus tard. 

Comment se présentent les traces de piqûres qui ont été constatées ? 

En général, on peut voir la piqûre, une trace rouge, et, quelques fois, un hématome. 

Si les piqûres laissent parfois des traces, semblables à celles que peuvent laisser certains vaccins, il est étonnant qu'aucune trace de produits n'apparaisse dans les résultats des analyses…

À ce stade des investigations, on ne peut pas être aussi catégorique. Selon les médecins, on ne peut pas radicalement exclure qu'une piqûre simple, comme une épingle à nourrice par exemple, ait pu provoquer de telles réactions. Les procureurs ont ouvert des enquêtes, selon les cas, soit en "violences volontaires", soit en "administration de substances nuisibles", soit les deux. Ils ont ordonné des auditions et des vérifications médicales. Mais c'est vrai que pour le moment, nous n'avons rien qui confirme objectivement des injections. Ni chez nous, ni dans aucun autre ressort. 

Y a-t-il eu des interpellations ? 

Non. Aucune pour le moment. Certaines personnes ont signalé l'événement à leurs amis au moment des faits, ou aux gérants des discothèques par exemple. D'autres ont été directement à l'hôpital. Mais aucun des auteurs présumés n'a été pris en flagrant délit ou interpellé. 

Vous n'avez donc à ce stade aucune thèse privilégiée…

Non. Sur le plan médical, je n'ai pas de compétences mais sur le plan judiciaire, je n'exclus rien. Et les procureurs de la République n'excluent rien. Ça peut être ou injection d'un produit totalement inconnu qui disparaît tout de suite, ou des piqûres avec un accessoire qui n'injecte rien mais qui provoque des réactions liées au stress… Tout est possible. 

Le risque, c'est que la récurrence des faits et leur médiatisation donnent des idées à d'autres
Frédéric Benet-Chambellan

Dordogne, Drôme, Bretagne, Loire-Atlantique, Occitanie, Belgique… Au regard du nombre de cas, excluez-vous totalement la possibilité que ces actes soient le fait d'une seule et même personne ? 

Rien que sur mon secteur, cela semble assez improbable compte tenu de la date et la survenance des faits. Si on ajoute tous les autres départements, c'est impossible. Le risque de ce genre de phénomènes, c'est que la récurrence des faits et leurs médiatisations donnent des idées à d'autres.

Excluez-vous totalement de fausses déclarations ? Une action concertée dans un objectif ou un autre ? 

Ça ne me paraît pas le plus probable mais je ne peux pas l'exclure radicalement. 

Pas de trace de produit injecté, lieux multiples… Quel pourrait être le but de ces actions ? 

En général, dans la quasi-totalité des cas, il n'y a pas eu d'infraction connexe. Il n'y a pas eu derrière soit des vols, soit des agressions sexuelles par exemples. La gratuité du geste serait un peu troublante, mais elle est possible. 

Où en est l'enquête aujourd'hui ?

Aussi bien pour les enquêtes qui sont en flagrance que pour celles qui sont en préliminaire, nous avons saisi des services de police ou de gendarmerie territorialement compétents. Nous avons fait des vérifications médicales. Nous sommes en train d'entendre les 'victimes'. Enfin, nous allons recroiser tout ça pour vérifier si par l'examen sériel, nous allons découvrir ou non des choses qui pourraient être intéressantes. Mais nous n'avons malheureusement identifié ou interpellé personne comme possible auteur de ces faits. 


Propos recueillis par Aurélie Sarrot

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