Le mystère des chevaux mutilés

Affaire des "chevaux mutilés" : "Porter atteinte à un animal aussi proche de nous est vécu comme une profanation"

Propos recueillis par Aurélie Sarrot
Publié le 28 août 2020 à 19h17
JT Perso

Source : JT 13h Semaine

L'essentiel

INTERVIEW - Depuis le début de l'été, de nombreux chevaux sont atrocement mutilés dans plusieurs départements de France. Le phénomène a débuté il y a deux ans. Alors que plusieurs enquêtes ont été ouvertes et que les auteurs courent toujours, Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale, ausculte ce macabre phénomène.

Qui sont ces individus qui mutilent ces chevaux ? Ces actes d'une atrocité rare sont-ils reliés les uns et aux autres ? Quelles raisons les ont-ils poussaient à ce déchaînement de violences ? Autant de questions que se posent les propriétaires, sous le choc, et les enquêteurs qui, depuis le début de l'été, assistent à ces macabres... Ce vendredi, l'affaire a pris un nouveau tour quand le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie a assuré de "la mobilisation de tous les services pour que justice passealors qu'il rendait visite à l'Écurie des Parriauds, dans le village de Saint-Eusèbe (Saône-et-Loire). Là où l'oreille d'un cheval a été coupée ces derniers jours. 

Interrogé sur l'enquête, et en particulier sur les suspicions d'une secte satanique, le ministre a refusé de se prononcer plus en détails mais selon lui, '"aucune piste" n'est à exclure, d'autant que "plus d'une trentaine de cas dans plus d'une dizaine de départements" ont été recensés. 

A ce jour, et en dépit du portrait-robot d'un homme diffusé dans l'Yonne, le mystère reste entier sur les motivations des personnes qui perpètrent ces actes terrifiants et sur leur identité. Face à un phénomène, Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble Alpes et directeur de la Maison des Sciences de l’Homme-Alpes (CNRS/UGA), décrypte ces faits macabres. 

Depuis plusieurs mois, des animaux sont mutilés en France. Le phénomène est-il nouveau ou ces violences ont-elles toujours existé ? 

Laurent Bègue-Shankland : Par le passé, dans de nombreux cas, les blessures étaient causées par des prédateurs ou d’autres animaux du cheptel, et étaient parfois attribuées de manière erronée à des humains. Cependant, dans certains cas, ces violences étaient humaines et constituaient aussi une forme de rébellion sociale, par exemple lorsque des pages séditieux blessaient volontairement les animaux de leurs maîtres. Dans d’autres cas, il s’agissait de menaces ou de vendettas. Rappelez-vous cette scène atroce du film Le Parrain de Coppola ! Enfin, ces actes sont également commis par des personnalités criminelles. Par exemple, le tueur en série John Gacy ou Eric Harris et Dylan Klebold, les deux auteurs de la tuerie de Columbine en 1999, étaient connus pour les actes de torture qu’ils avaient infligés à des animaux.

Les annales de la criminologie animalière recèlent d’empoisonnements d’oiseaux, de chiens ou de chevaux, ou des mutilations de bovins. Dans les décennies récentes, des mutilations de chevaux ont défrayé la chronique dans le sud de l’Angleterre de 1991 à 1993, où la presse a même titré "100 attaques en 1 an", et où une récompense d’une valeur de plus de 50 000 euros avait été promise pour ceux qui trouveraient le coupable. Mais l’affaire n’a pas été résolue.  

Des vaches, veaux ont été pris pour cible. Toutefois, les équidés et plus spécifiquement les chevaux sont visés. Y a-t-il une explication à cela ? 

On peut simplement rappeler pourquoi ces actes nous révulsent. Tout d’abord, les chevaux sont presque devenus des animaux de compagnie. Après avoir été utilisés pour la traite ou la guerre (plus d’un million de chevaux sont morts durant la première guerre mondiale), ils jouissent aujourd’hui d’une image très favorable : le cheval est le troisième animal préféré des Français. De nombreuses recherches ont montré que l’être humain se représente spontanément les animaux selon deux principes : leur caractère amical et leurs capacités. Le cheval se trouve dans la même catégorie que le chien : il est situé très haut sur ces deux critères. Par ailleurs, le cheval est très anthropomorphisé : dans le milieu équestre, personne ne parle de patte ou de gueule du cheval, mais de jambes et de bouche. Porter atteinte à un animal sociologiquement aussi proche de nous est vécu comme une profanation.

Sur une série conséquente, il sera peut-être possible d’identifier une ou plusieurs signatures

Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale

Plusieurs sources proches des différentes enquêtes ouvertes ont indiqué qu'il y avait un certain savoir-faire des agresseurs, notamment au niveau de la découpe, des incisions. Pensez-vous que des professionnels de certains secteurs puissent être à l'œuvre ? 

Ce que l’analyse criminalistique est en train de faire aujourd’hui, c’est répertorier dans un tableau toutes les caractéristiques liées aux différents faits, comme leur localisation, leur contexte, la nature des blessures, etc. Sur une série qui commence à être conséquente, il sera peut-être possible d’identifier une ou plusieurs signatures. Pour le moment, certains cas suggèrent que des personnes expertes sont impliquées, mais pas tous. 

Rituels sataniques, défi, challenge sur les réseaux sociaux, violences gratuites, revanche... Toutes les pistes sont actuellement étudiées. En tant que spécialiste, pensez-vous que l'une d'entre elles soit à privilégier ? 

Le premier réflexe qu’a l’esprit humain lorsqu’il est confronté à une situation terrifiante qui lui échappe est de faire appel à des représentations sensationnelles qui matérialisent ses anxiétés. Les criminologues qui ont analysé les faits qui se sont produits en Angleterre au début des années 90 ont parlé de "panique morale". Il est préférable de collecter des données de la manière la plus minutieuse possible pour voir ce qui se dégage. Nous n’avons pas besoin d’un goupillon d’eau bénite mais d’enquêteurs avertis et d’une grande feuille de tableur Excel.

Dans près de 90% de cas de tueurs en série avec actes de sadisme, ils avaient commis des actes de cruauté envers les animaux

Laurent Bègue-Shankland

Pensez-vous qu'un groupe sévisse actuellement dans tout l'Hexagone ou que ces violences sont le fait de deux ou trois individus isolés ?

On pourrait imaginer des causalités mixtes, auxquelles s’ajoutent un effet mimétique. Finalement, la période pas si éloignée des attentats terroristes nous a enseigné que l’imitation était un ressort significatif. Un chercheur a montré en analysant 60 000 actes de terrorisme dans 189 pays sur 40 ans que plus la couverture médiatique était élevée, plus la probabilité qu’un attentat se produise dans les sept jours suivants augmentait, et ceci indépendamment de nombreux facteurs géopolitiques et économiques. Ne se trouve-t-on pas aussi face à un phénomène de cette nature ?

Peut-on parler dans ces affaires de "serial killer" ? Y a-t-il des similitudes avec des personnes qui s'en prennent à des humains? ou peut-être un transfert ? `

Il y a un lien avéré entre la manière dont les êtres humains traitent les autres êtres humains et la manière dont ils traitent les autres espèces animales. Dans une étude de référence, les auteurs avaient retrouvé dans près de 90% de cas de tueurs en série avec actes de sadisme des éléments indiquant qu’ils avaient commis des actes de cruauté envers les animaux. Plus proches de nous, dans une étude que je viens de mener auprès de 12 500 adolescents, j’ai observé que ceux qui avaient commis des actes de cruauté envers les animaux (7.3% de l’échantillon) étaient plus enclins à avoir harcelé d’autres élèves à l’école. Enfin, la revue Research in veterinary science a recensé 96 publications sur le sujet depuis 1960. Dans 98% des articles, une corrélation entre les violences envers des humains et la maltraitance animale était relevée. En conséquence, depuis 2015, le FBI collecte des données sur les actes de cruauté envers les animaux domestiques, qui sont ensuite mises en relation avec des violences familiales ou des homicides.