Maryse Wolinski : "Le 7 janvier, je n'ai pas le souvenir d'avoir embrassé Georges, et cela m'obsède"

Aurélie Sarrot
Publié le 4 janvier 2016 à 16h00
Maryse Wolinski : "Le 7 janvier, je n'ai pas le souvenir d'avoir embrassé Georges, et cela m'obsède"
L'essentiel

CHARLIE HEBDO, UN AN APRES - Un an jour pour jour après l'assassinat du dessinateur Georges Wolinski dans les locaux de Charlie Hebdo, son épouse, Maryse, sort le 7 janvier "Chérie, je vais à Charlie". Dans cet ouvrage, elle revient sur cette journée terrible, parle de cet amour infini pour cet homme qui a partagé sa vie pendant 47 ans et règle quelques comptes, notamment avec la police. Rencontre.

"Chérie, je vais à Charlie", c'est la dernière phrase que Georges Wolinski a adressée à sa femme. Le 7 janvier 2015, le dessinateur a quitté leur appartement du 212, boulevard Saint-Germain (6e) vers 9 heures pour rejoindre les locaux de Charlie Hebdo au 10, rue Nicolas-Appert (11e). "J'étais dans la salle de bain, j'étais en retard. Je n'ai pas souvenir d'avoir embrassé Georges. Depuis, cela m'obsède", confie aujourd'hui à metronews Maryse Wolinski qui a partagé la vie du dessinateur pendant 47 ans. Ce jour-là, ils devaient se retrouver à 16 heures, pour visiter un appartement. Elle ne le reverra jamais vivant.

Jeudi 7 janvier, 2016, un an jour pour jour après le drame, son livre  Chérie, je vais à Charlie * sortira en librairie. Cet ouvrage, Maryse Wolinski l'a rédigé cet été, alors que la colère avait succédé à la tristesse. "J'avais besoin d'écrire un livre pour dire tout ce que j'avais sur le cœur mais aussi pour coucher sur le papier les nombreuses questions que je me pose depuis un an et qui sont toujours sans réponse", dit-elle.

"Où est Georges ?"

Le 7 janvier 2015, vers 12h30, la journaliste et écrivain sort d'une réunion et prend un taxi pour regagner son domicile. "Quand j'ai rallumé mon portable dans le véhicule, j'avais 25 SMS et autant de messages sur mon répondeur. Ils disaient tous 'Où est Georges ? Comment va Georges ? Es-tu avec Georges ?'. J'ai alors demandé au chauffeur s'il s'était passé quelque chose. C'est lui qui m'a informée de l'attentat. J'ai voulu aller sur place, mais mon beau-fils s'y est opposé. Le chauffeur m'a finalement reconduit chez moi. Je n'oublierai jamais les larmes dans ses yeux, devant ma porte". Chez elle, elle n'allume ni la radio, ni la télé. Elle marche de long en large dans son appartement, tente en vain de lire un manuscrit en attendant des nouvelles. Face à elle, ces dizaines de messages d'amour écrits chaque jour par son mari sur des Post-it et collés sur les murs du domicile.

Arnaud, son beau-fils, lui annoncera un peu plus tard que Georges a été assassiné. "A part lui, personne ne m'a informée ! J'ai appris un peu plus tard de la bouche d'un policier que ce jour-là, rue Nicolas Appert, c'était la panique totale. Non seulement parce qu'il y avait eu un attentat et que les auteurs étaient en fuite, mais aussi parce que tous les politiques s'étaient déplacés pour poser face aux caméras !"  Maryse Wolinski ne pourra finalement voir le corps de son époux que deux jours plus tard. "Il paraît d'ailleurs que les corps sont restés sur place le premier soir pour les enquêtes… Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit le jour même ?" s'interroge-t-elle, amère.

A l'institut médico-légal, elle a trouvé le visage de son mari "très beau", "paisible", "avec un sourire sur les lèvres". "Je voulais le prendre en photo, mais la psychologue m'a déconseillé de le faire. Aujourd'hui, je regrette". Elle n'a pas vu sous le drap blanc, là même où son époux portait les blessures conséquentes à la balle qui a atteint son aorte avant de ricocher sur le cœur, le poumon et le foie. "Il était en mille morceaux. Les balles de Kalachnikov sont très puissantes", raconte-t-elle.

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Un syndicat de police dans le viseur

Pendant des mois, Maryse Wolinski a fait des cauchemars toutes les nuits. Elle a déménagé début décembre, dans un autre quartier de Paris. "C'est bien vide. Naturellement, je suis toute seule. Mais je dors mieux." Si ses nuits sont moins agitées, ses interrogations, elles, sont toujours là.

"Comment se fait-il qu'un attentat ait pu avoir lieu dans les locaux d'un journal satirique menacé et considéré comme sensible par la préfecture de police ? Pourquoi la voiture de police avait-elle disparu de l'entrée de Charlie à l'automne 2014 ? Pour elle, ce sont les "pressions" du syndicat de police Alliance sur le gouvernement et ce, dès avril 2013, qui ont entraîné l'allègement du dispositif de sécurité. "Dans un tract, Alliance disait que c'était du luxe de surveiller les locaux de Charlie Hebdo, journal satirique qui crachait sur tout le monde…"

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Maryse Wolinski se demande aussi où est ce troisième terroriste que de nombreux témoins ont vu rue Nicolas-Appert. Elle se demande également pourquoi elle n'a pu écouter qu'une partie de la bande recensant les appels à la police avant l'attentat. Elle ne comprend pas pourquoi la police du quartier ignorait que les locaux de Charlie Hebdo étaient là. Elle ne comprend pas pourquoi les forces de l'ordre ont mis autant de temps à intervenir et pourquoi la BAC est arrivée au moment où les frères Kouachi partaient. Elle ne comprend pas comment, malgré les avertissements, deux terroristes, ont pu tuer 12 personnes en quelques minutes, dont dix, entre 11 h33 et 1 h35.

Charlie Hebdo a-t-il été trop loin ?

Georges Wolinski n'a jamais parlé à sa femme des problèmes financiers de l'hebdomadaire ni des menaces contre Charlie Hebdo. En décembre 2014 pourtant, elle l'avait trouvé très sombre. "Il parlait sans arrêt de sa mort. Ça n'était jamais arrivé avant. Il me disait : 'Je ne t'ai pas assez protégée. Qu'est-ce que tu vas devenir quand je ne serai plus là…?'"

Le 6 janvier, Georges Wolinski était descendu au café situé en bas de son appartement pour fumer son cigare. "Il a dit au patron : 'J’en ai marre de Charlie Hebdo. Ils font de la provoc'. Ça va se retourner contre nous. Moi, il ne m'avait rien dit, ni aux enfants. Cette humeur de décembre était sans doute liée à tout cela. Georges a travaillé 50 ans durant à Charlie. Je pense que là, pour la première fois, il avait peur. Je pense qu'il craignait pour sa vie". L'hebdomadaire Charlie Hebdo a-t-il été trop loin ? "Je le dis tout le temps, je suis pour la liberté d'expression sans limite. Mais il aurait fallu que les locaux soient sécurisés. Là, ça ne l'était pas…"

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Un procès attendu

Maryse Wolinski se rendra mardi 5 janvier aux commémorations organisées rue Nicolas Appert, avant de de passer sa journée du 7 janvier à donner des interviews aux médias français et étrangers. "Il faut aussi que j'essaie de me reconstruire et d'avancer, dit-elle. Jusqu'à mon déménagement début décembre, j'ai fait comme si Georges était parti en voyage. J'avais laissé sa chambre et sa salle de bains telles quelles. Je m'occupais des tapis, des chemises, comme s'il allait rentrer".

Désormais, après avoir fait face à bien des déboires administratifs et à des promesses non tenues, Maryse Wolinski attend des indemnisations qui tardent à venir et dont elle ignore le montant. Elle attend aussi le procès des complices des terroristes, dossier dans lequel elle s'est constituée partie civile. Six personnes ont été mises en examen dans le cadre de l'enquête sur les attentats de janvier 2015. Les trois principaux complices présumés, Hayat Boumedienne, Medhi Belhoucine et Mohamed Belhoucine ont pris la fuite et se trouveraient en Syrie. Un autre individu, possible donneur d'ordre d'Amedy Coulibaly, est lui aussi recherché.

* Chérie, je vais à Charlie de Maryse Wolinski. Editions du Seuil. 136 pages, 15 euros
Sortira le même jour : Ça c'est moi quand j'étais jeune (lettre ouverte à ma femme) de Wolinski. Editions du Seuil, 180 pages, 16 euros.

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