Procès de l'attentat de Trèbes : "L'arme tremblait sur mon crâne, j’étais tétanisée", témoigne l'ex-otage sauvée par Arnaud Beltrame

par V.M Alexandra GUILLET
Publié le 26 janvier 2024 à 19h20

Source : JT 20h Semaine

Le témoignage de Julie, l'otage du Super U sauvée par Arnaud Beltrame lors de l'attentat de Trèbes, a témoigné vendredi à la cour d'assises spéciale de Paris.
Émue, elle a raconté son huis clos avec le terroriste Redouane Lakdim, ce 23 mars 2018.
Récit.

Si elle est venue témoigner, "c’est avant tout pour Arnaud Beltrame", son sauveur, qui est intervenu "de la meilleure manière qu'il a pu", et dont elle loue "le grand professionnalisme". Mais aussi "pour les familles des autres victimes qui sont parties"

Pull bordeaux rehaussé d’une écharpe colorée, perruque couleur châtain pour protéger autant que possible son identité, Julie, 45 ans, s’est avancée à la barre de la cour d’assises spéciale de Paris ce vendredi après-midi. La démarche est fébrile. Son témoignage était très attendu. Ce 23 mars 2018, la mère de famille était à l’accueil du Super U de Trèbes quand le terroriste a surgi et l’a pris en otage après avoir tué un employé et un client du magasin. 

"C'est bon, j'ai mon otage"

"Ce jour-là, je faisais l’ouverture du magasin", commence Julie, la voix et les mains tremblantes. "Essayez de vous détendre", tente avec bienveillance le président de la Cour. Julie poursuit, en se tenant les mains. "Comme tout le monde, j’ai entendu un premier claquement. Puis un deuxième. Là, j’ai levé la tête, vu un bras en l’air, et entendu 'Allah Akbar'." À ce moment-là, elle est au téléphone avec une collègue qui se trouve à l’étage. "Je lui ai dit 'coups de feu, coups de feu, Allah Akbar, appelle les flics !'". Julie entend alors que le terroriste se rapproche d’elle. Elle file se cacher dans un bureau situé juste derrière la borne. "Il est entré et il a dit : 'Ben tiens, c'est bon, j'ai mon otage. Allez, sors de là, je te ferai pas de mal'." 

C’est alors que commence un terrible huis clos entre Radouane Lakdim et Julie. "J’ai respiré un grand coup pour ne pas l’énerver. Il était jeune, nerveux, en colère", se souvient-elle. Rapidement, il lui demande d’appeler la police. "Il s’est mis à parler très fort pour qu’on l’entende. Il s’est revendiqué de l’État islamique…"

"Un petit con transformé en monstre"

La gendarme lui dit de ne surtout pas raccrocher. Elle reste en ligne. Les minutes défilent et Radouane Lakdim parle beaucoup. "Il m’a dit qu’il allait mourir aujourd’hui. Qu’il essayerait de mourir en martyr en tuant le plus de forces de l’ordre possible au passage", raconte Julie. "Ça lui faisait plaisir de voir à travers les baies vitrées des gyrophares et des képis courir sur le parking. Je lui ai dit que moi, je n’étais pas prête… Il m’a raconté ses crimes… parlé de sa mère et ses sœurs". Julie tente alors de s’adapter, de "rester calme", pour maintenir la situation la plus apaisée possible. A posteriori, elle repense à lui comme à "un petit con transformé en monstre".

Puis arrive le moment où les gendarmes entrent dans le magasin. "Il y a eu un mouvement au niveau des lignes de caisses. Dans mon souvenir, c’est là qu’il a mis l’arme sur ma tête et le couteau sur mes cotes", explique-t-elle en mimant les gestes du terroriste face à la cour. "Le gendarme a crié très fort : qu’est-ce que tu veux ? C’était très tendu. L’arme tremblait contre mon crâne et j’étais tétanisée. J’avais peur que la balle parte là", explique-t-elle en montrant cette fois-ci de sa main le sommet de son crâne, "côté droit"

Arnaud Beltrame : "Relâche la petite dame, elle n'y est pour rien"

C’est alors qu’une voix s’est fait entendre sur sa gauche. C'est Arnaud Beltrame. "Vos gueules, reculez, je prends !", lâche le militaire, avant de s'adresser au terroriste, "choisissant tous ses mots", selon le récit de l'ex-otage. 

"Assez rapidement, il a été question d’un échange", raconte Julie. "Il disait : 'relâche la petite dame, elle n’y est pour rien. Moi je représente l’État'." Tandis qu'Arnaud Beltrame entre dans la pièce, Julie comprend que "c'est le moment de partir". Elle s'avance vers la porte. Une gendarme, cachée dans un rayon, l’aide à sortir du magasin. 

Un regret la hante encore aujourd’hui : ne pas avoir osé faire deux mètres d’écart pour poser les téléphones dans la pièce avant de sortir. "J’avais trop peur que le terroriste m’abatte comme je ne servais plus à rien." 

L'après, "une succession de catastrophes"

Interrogée sur les années qui ont suivi l’attaque par le président de la cour, Julie raconte pudiquement comment "les trois premières années n’ont été qu’une succession de catastrophes", avec "un couple qui se casse la figure", "un isolement de plus en plus extrême", et une "série de batailles pour essayer de [se] soigner, pour essayer de garder la garde [sa] fille, pour faire reconnaitre ce [qu'elle] vivait… ». Une lettre va aider Julie à se relever. Une lettre de Marielle, la veuve d’Arnaud Beltrame. "Elle m’a dit que son mari avait fait son travail, agit conformément à ses valeurs." Julie mettra un an à répondre à celle qu’elle considère comme "un ange", "d’une douceur exceptionnelle". Les deux femmes se rencontreront par la suite. "Un moment très important pour moi, et pour elle aussi, je crois." 

Depuis l’attaque, Julie n’a jamais pu reprendre d’activité professionnelle. Son travail de reconstruction est toujours en cours auprès de sa fille et de son nouveau compagnon. À l’issue du procès, elle veut tenter de trouver "de bons spécialistes" pour "ne pas avoir à porter cela toute sa vie".  


V.M Alexandra GUILLET

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